Écrivain-chat

L’écrivain Jacques Poulin
Photo: Clément Allard L’écrivain Jacques Poulin

Alors voilà! Cette semaine, Jacques Poulin a reçu le prestigieux prix Gilles-Corbeil de La Fondation Émile-Nelligan. Ravissement! Pas autant qu'après l'élection nocturne d'Obama, mais avec un même cri de joie. À croire qu'il existe une justice immanente, capable de couronner tout bonnement ceux qui le méritent, dans le cas du Gilles-Corbeil des écrivains amants de l'ombre: Réjean Ducharme et Jacques Brault l'y ont précédé. Bienvenue à Poulin au club des fantômes, formé des auteurs dotés d'un style, dressés sur une oeuvre véritable. Réflexion faite, la justice immanente a sans doute peu à voir là dedans. Plutôt les jurys successifs de ce prix, qui tranchent en toute indépendance, sans subir les pressions d'éditeurs. Précieux privilège de nos jours, que celui d'échapper à ces grenouillages. Alors, bingo! C'est à Poulin.

Je le vois comme un homme du XIXe siècle, égaré dans le XXe et le XXIe, écrivant sur notre époque mais avec un regard, des codes d'autrefois enfouis là où poussent les racines. Lui qu'on imagine rédiger ses romans à la plume d'oie, lui qui refuse de passer à la télé, lui qui ne lira pas la carte du Fou du roi à Tout le monde en parle, réfugié dans son effacement, sa sobriété, s'envole avec son prix plus haut que ces clameurs.

Parfois, dans la rue, des passants issus de zones temporelles différentes le croisent, respirent le même air que lui un instant. Quand flotte soudain une drôle de brise. Tiens! Ça doit être Jacques Poulin qui marche, mine de rien, sans tapage et qui les observe de biais, avec son regard venu d'ailleurs.

Il est aussi un écrivain-chat, Poulin. Or, on peut toujours faire confiance aux écrivains-chats, qu'ils se nomment Colette, Léautaud ou Poulin. C'est qu'ils savent y faire pour se faufiler dans votre esprit sans prévenir et se caler sur vos genoux. Les félins gémissent et ronronnent dans toute leur prose, résolument sensuels. On se croirait dans un vers d'Apollinaire: «Je souhaite dans ma maison/Une femme ayant sa raison/Un chat passant parmi les livres...»

Ils passent, ces chats-là sous des noms divers: Vieux Chagrin, Chaloupe, Charabia, Mathusalem, Famine, à moins qu'ils constituent tous des avatars d'un même chat. Et ces bêtes circulent bel et bien parmi les livres, dans les bibliothèques et les librairies ambulantes, ou avachis sur le narrateur écrivain, traducteur, ou auteur de lettres d'amour. Quand Poulin ne parle pas de chats et de littérature, il laisse flotter sa solitude qui trouve parfois l'appui d'une épaule et cette tristesse tranquille installée à demeure, dont il ne se secoue pas tout à fait les puces.

Je le connaissais un peu quand j'habitais Québec, Jacques Poulin. Un ami d'amis. En autant qu'on pouvait connaître cet homme discret, que des douleurs dorsales faisaient déjà souffrir, un peu ermite, avare de mots, enfermé dans des mystères à respecter. Mais à travers ses romans, il poétisait notre capitale comme nul autre. La rue Sainte-Geneviève, Limoilou, la rue des Remparts, et puis toutes les côtes à grimper. On les grimpait à sa suite.

Québec est une ville romantique, carte postale pour les touristes tant qu'on voudra. Mais ses habitants connaissent des secrets enfouis au fond d'une ancienne porte cochère, et n'en parlent à personne. Poulin, si.

Un calèchier, le vieux cimetière urbain dans le Faubourg Saint-Jean-Baptiste, collé à l'ancienne église St. Matthew. Tous ces lieux-là, ces figures-là furent parcourus, observés à pattes feutrées par Poulin et ses chats. Et sur la route, on a suivi également notre narrateur, cet être mélancolique, parfois accablé, au volant d'un vieux Volkswagen bringuebalant.

Est-ce bien dans Au coeur de la baleine bleue que son coeur flanchait? Les titres valsent dans ma tête, mais une oeuvre est une voix qui transperce les romans. Dans quel livre, au juste, et avec quel chat? Tout confondre est bon signe. Signe qu'on a lu plusieurs de ses romans et qu'un fil passait entre ces pages placées bout à bout. Signe qu'un écrivain écrit toujours le même ouvrage dont les titres ne constituent que les chapitres. «Les livres sont comme les chats, écrit-il quelque part. On ne peut pas toujours les garder.»

J'aime Poulin parce qu'il parle peu et cherche patiemment à traduire ces petits riens par où circule la vie, essentiels pourtant: un rire, un frisson, un whisky-soda, un renard roux. «Le style, dit un de ses personnages, c'est l'âme.» La sienne est frugale, fragile, à saisir avec délicatesse, comme des ailes de mouche.

***

Parlant de l'essentiel, mais sur un registre plus volubile, la pièce Bob au Théâtre d'aujourd'hui sur un texte de René-Daniel Dubois et une mise en scène de René-Richard Cyr. Ça dure quatre heures, entracte compris. Une pièce à voir à cause du jeu inspiré des comédiens, de l'urgence du texte qui invite à plonger dans la vraie vie, qui est ailleurs, du côté de l'art de la magie, de l'amour. À cause aussi de la mise en scène qui montre les ficelles du théâtre pour mieux les faire oublier.

Et c'est Dubois qu'on entend, même quand il prête sa voix à des jeunes cyclistes en mal d'absolu, ou à une vieille comédienne qui choisit de tout transmettre, de tout donner. L'esprit de son Being at Home With Claude, par lequel l'amour frappe au delà les orientations sexuelles, de l'âge, et qu'il faut le suivre, c'est celui-ci. La passion comme pulsion vitale. «Enivrez-vous», disait Baudelaire. «Réveillez-vous», répond Dubois.

Trop de mots? Peut-être. Le texte mériterait d'abord d'être lu, il me semble. Mais des beaux mots: un de ses héros dit à peu près ceci: «La vie peut t'emporter au bord du gouffre. Elle te fournit les ailes pour t'envoler.» J'achète!

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