Littérature - Le «Nobel québécois» à Jacques Poulin

L’écrivain Jacques Poulin, lauréat du prestigieux prix Gilles-Corbeil . Photo: Pierre Filion
Photo: L’écrivain Jacques Poulin, lauréat du prestigieux prix Gilles-Corbeil . Photo: Pierre Filion

Il promène un regard de chat sur le monde, à la fois libre et casanier, indépendant et tendre. Lauréat du prestigieux prix Gilles-Corbeil, le «Nobel québécois», comme l'appelle, en boutade, le président du jury, Robert Lévesque, l'écrivain Jacques Poulin allie la discrétion et un fort sens de l'autodérision.

Discret, il l'est tant qu'il a préféré demeurer à Québec, qui est aussi le théâtre de la majeure partie de son oeuvre, pour recevoir ce prix des mains du jury. Et c'est au téléphone que Le Devoir a pu le joindre, pour récolter l'une de ses rares entrevues. «Je ne me considère pas comme un homme public, dit-il de sa voix calme. Je veux que mes livres soient connus, mais pas moi. Il y a là une frontière difficile à établir. Et cette frontière implique que je ne participe à aucune cérémonie. C'est ma façon de vivre.»

Le jury du prix Gilles-Corbeil n'était pas pour s'en offusquer, puisque l'honneur a été remis, dans les années passées, à des écrivains plus rares encore que Poulin, dont Réjean Ducharme et Jacques Brault. Ce prix, qui récompense l'oeuvre d'un écrivain québécois, est décerné par la fondation Émile-Nelligan, et est accompagné d'une bourse de 100 000 $. L'équipe s'est donc contentée de tourner une vidéo à Québec, en présence de l'auteur. Et Jacques Poulin, né en Beauce en 1937, n'en est pas moins ravi du cadeau, décerné par un jury entièrement souverain, sans pression des auteurs ni des éditeurs, ni de quelque autre organisme que ce soit. «Je suis très honoré parce que cela va me permettre d'écrire sans préoccupation matérielle durant un certain temps», dit-il simplement.

La littérature, ce métier solitaire et exigeant, Jacques Poulin l'a choisie il y a de cela bien longtemps, après avoir effectué des études en psychologie, et avoir pratiqué comme conseiller en orientation. «Je n'aimais pas ce travail, dit-il. J'étais trop renfermé pour faire un travail où il y a un contact avec les gens.»

La psychologie, par ailleurs, n'a pas cessé de l'intéresser. «Je voulais savoir comment ça marche [l'esprit humain] et, surtout, je ne voulais pas commettre d'erreurs dans les symboles, qui sont assez nombreux quand on écrit un roman. Il y a un aspect symbolique au travail du romancier», dit celui qui s'est penché sur l'interprétation des rêves de Freud, mais qui se défend bien de faire de la théorie littéraire. Les chats, par exemple, très nombreux dans l'oeuvre de Poulin, symbolisent la sexualité.

Autre élément clé de son oeuvre, le fameux autobus Volkswagen, avec lequel il a couru le monde, et qui a donné son nom à l'un de ses romans les plus connus, Volkswagen Blues. Au bout du fil, on sent l'homme sourire à ce souvenir.

«J'ai eu une demi-douzaine de Volkwagen qui tombaient tous en ruine, avec lesquels j'ai sillonné les routes des États-Unis et du Canada pour commencer, et ensuite, des petits coins de l'Europe. [...] L'un d'eux était tellement vieux qu'il n'avait même pas de ceinture de sécurité, et quand je me garais quelque part, je ramassais toujours un tas de rouille en dessous», dit-il.

À l'époque, Jacques Poulin voyageait entre autres pour récolter de la matière pour écrire. «J'ai écrit très souvent dans des parkings d'autoroute», dit-il. Encore aujourd'hui, il écrit d'abord à la plume, avant de transcrire ses manuscrits sur ordinateur.

Arpenter Québec

L'écrivain, qui a aussi vécu plus d'une dizaine d'années à Paris, puise à l'intérieur de lui-même pour poursuivre une oeuvre tendre et patiente. Son dernier roman, La traduction est une histoire d'amour, publié en 2006 chez Leméac, se déroule entre un appartement de la Tour Saint-Jean, à Québec, et l'île d'Orléans. C'est aussi autour de ces lieux que se tient son prochain titre, où on devrait retrouver certains des mêmes personnages et un nouveau narrateur.

La ville de Québec demeure d'ailleurs, encore et toujours, au centre de son oeuvre, une ville où il s'est d'abord rendu pour étudier, dans sa jeunesse, où il est revenu s'établir à son retour d'Europe, et que ses romans arpentent à l'infini.

«La vie y est assez simple, dit-il, on peut y vivre un certain anonymat sans y être enseveli sous des millions de personnes.» S'il a peu écrit sur l'Europe, où il a tout de même longuement vécu, c'est que ses souvenirs en sont encore trop près, trop frais, et qu'il préfère plonger dans une encre à la mémoire plus lointaine pour tracer des lettres sur le papier.

«Comme chez Julien Gracq, il y a chez Jacques Poulin le paysage avant le pays, la géographie avant la politique, les odeurs avant les causeurs, et puis et surtout les mots, les mots, ces pierres polies, patiemment, journellement, ces cailloux, ces galets, le poli d'une phrase, au contraire du lustre, le mot infiniment pesé, posé, enlevé, remis à la bonne place, déposé sur la page, le mot, avec, venue de la besogne de l'artisan, une balistique de la précision, et en retour, un art de l'émotion retenue, c'est-à-dire, encore, comme disait la vieille Marie de la rue Buade, cette chose qui n'a pas de sexe, ni d'âge, et qui s'appelle la tendresse...», disait à son sujet Robert Lévesque, vantant cette oeuvre soignée et patiente, au moment de faire l'éloge du lauréat.

S'il a pris goût aux récits d'aventures tout jeune, Jacques Poulin a plus tard trouvé un maître chez Hemingway. «Je cherchais une sorte de sobriété, dit-il, une façon d'exprimer des choses concrètes, la plupart du temps, avec un minimum de mots.»

Au hasard d'une autre entrevue, menée à Québec celle-là, Jacques Poulin a déjà confié, avec une bonne dose d'humour, les dix commandements que devrait s'imposer tout jeune écrivain. En voici quelques-uns: tu n'écriras pas tes mémoires, tu ne passeras pas à la télévision, tu ne vérifieras pas si ton nouveau livre est en librairie et tu refuseras les prix littéraires s'ils ne sont pas accompagnés d'argent. Pour l'instant, l'écrivain se trouve donc à l'abri des contradictions. Mais il se souvient en riant du premier chèque de dix-sept dollars, reçu de l'éditeur à la publication de son premier roman, et qu'il n'avait pas pu encaisser parce qu'il y manquait une signature.

«En ce jour où je reçois un magnifique cadeau de la Fondation Émile Nelligan, je constate avec satisfaction que les choses finissent par s'arranger avec le temps. Je dis avec le temps, mais ce n'est pas tout à fait suffisant. Il faut aussi de l'obstination, un peu de chance, un éditeur attentif, des lecteurs fidèles et des mécènes généreux. Il faut également une chose qui me semble aussi mystérieuse que le coeur humain: je veux dire un style.» Un univers intérieur, à construire et à reconstruire patiemment, tendrement.

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