Essais québécois - La gauche : entre vertu, révolution et réforme

Les penseurs et militants de gauche, au Québec, n'occupent pas souvent les tribunes médiatiques grand public, mais ils s'expriment néanmoins beaucoup, depuis quelques années, dans des revues et des essais à diffusion restreinte. Dans les dernières semaines, par exemple, ont paru le plus récent numéro (hiver-printemps-été 2008) de la revue Possibles, consacré à l'avenir de la gauche au Québec et à celui, menacé, de la revue elle-même, Les Échos du Refus global (Michel Brûlé, 2008), un essai un peu brouillon de Jonathan Mayer qui donne la parole à des artistes engagés (Biz, Christian Vanasse, Yvon Deschamps, Hélène Pedneault et plusieurs autres) dans le but d'en finir avec le cynisme politique actuel, et Québec en mouvements. Idées et pratiques militantes contemporaines, un ouvrage collectif sous la direction de Francis Dupuis-Déri qui propose «un état des lieux de la scène militante au Québec».

Peut-on conclure de ce dynamisme éditorial que la gauche québécoise est en santé? Rien n'est moins sûr. Si elle parle, réfléchit et dénonce beaucoup, cette gauche, pour autant, semble avoir peu d'effet dans le réel. Dans un essai publié dans Québec en mouvements et qui détonne par rapport à l'ensemble, le sociologue Jean-Philippe Warren se penche sur les raisons de cette inefficacité et propose des solutions pour la surmonter.

Entre le bavardage et la vertu

Warren, pour faire le point, a étudié des revues de gauche lancées par de jeunes intellectuels dans les années 1990 et 2000. Mal défini, son corpus l'amène parfois à tourner les coins rond. Il cite, par exemple, André Beaudet, de la revue L'Impossible, qui n'est déjà plus un «jeune» intellectuel à l'époque. La revue Combats, dont j'ai été le rédacteur en chef pendant dix ans, figure aussi dans sa liste, même si elle ne correspond en rien à l'analyse générale développée par Warren. Ouvertement souverainiste et social-démocrate, cette revue, malgré ses faiblesses, n'a jamais flirté avec les dérives identifiées par le sociologue. Ce dernier, d'ailleurs, reconnaît le caractère par trop généralisateur de sa thèse, qui contient néanmoins plusieurs pistes intéressantes.

Il n'est pas facile, écrit Warren, d'être un intellectuel de gauche en une époque où le néolibéralisme impose le règne de l'individualisme, de l'hyperconsommation et de la technocratisation. La jeune gauche s'oppose bien sûr à cette tendance, mais elle semble en panne de projet. Son engagement, trop souvent, se limite à une prise de parole et à un questionnement critique. Elle dit ce qu'elle ne veut pas, mais n'arrive pas à formuler de solutions de rechange convaincantes.

Sans s'opposer à l'État interventionniste, elle entretient envers lui une méfiance (voir les anarchistes) qui reconduit l'esprit du discours néolibéral. Elle est, la plupart du temps, plutôt nationaliste, mais avec mille réserves. «Le langage de la vertu», dans une bonne partie de ses rangs, tient lieu de projet. On parle de démocratiser la démocratie, de responsabiliser les entreprises et d'inciter à la «consomm'action». «C'était tout à l'heure parler qui était un geste politique, ironise Warren, maintenant c'est de boire son café ou de bien gérer ses déchets, c'est bientôt celui d'avoir des enfants, quand ça ne sera pas demain celui de choisir la couleur (noire pour anarchisme!) de son automobile.»

Cette gauche s'engage, mais sur le mode de «la privatisation du militantisme social», qui ne doit exclure ni l'individualisme ni l'hédonisme. Elle y va d'une marche festive contre la guerre et d'une pétition sur Internet plutôt que d'une action collective et politique contraignante. «Quand une gauche ne parle plus des classes sociales, constate Warren, on peut se demander quelle place elle occupe sur l'échiquier politique. Quand une gauche finit par sanctionner le discours le plus naïvement individualiste, on peut s'interroger sur son engagement communautaire. Quand une gauche parle le langage de la vertu, on peut s'interroger sur son potentiel révolutionnaire.»

Inefficace, cette jeune gauche «vertuiste» a un envers qui l'est tout autant et dont Warren, curieusement, ne parle presque pas. Il s'agit de cette gauche radicale, d'inspiration anarchiste, très présente dans cet ouvrage, qui prône le renversement complet du système actuel au profit d'une planification populaire de l'économie et de la société. Jean-Marc Piotte, dans son plus récent essai titré Un certain espoir, en parle comme d'une «utopie stérile, car elle empêche toute emprise réelle sur l'économie et nous réduit à l'impuissance». Archiminoritaire, cette frange de la gauche québécoise, qui séduit certains altermondialistes, n'est pas sans vertus critiques, mais son radicalisme déconnecté du réel la condamne à la marginalité.

Une gauche efficace

Pendant ce temps, la seule gauche vraiment efficace au XXe siècle, c'est-à-dire la gauche réformiste ou social-démocrate, s'étiole, au profit d'une droite économique qui a beau jeu de se présenter comme détentrice du monopole de la modération et du réalisme. «Il est dès lors grand temps, écrit Warren avec raison, que la gauche québécoise se mette de l'avant en revenant légèrement en arrière, quand elle parlait encore avec enthousiasme et confiance de régulations étatiques et de mondialisation politique.» Le néolibéralisme, c'est vrai, a modifié le visage du capitalisme, mais l'État, quoi qu'en disent certains, n'est pas mort et l'action collective et politique, notamment par l'entremise de partis constitués, peut encore quelque chose.

Il importe donc, ajoute Warren, de «faire plus souvent l'éloge de l'impôt», «de sortir de la complaisance et du verbalisme, de [se] réapproprier la critique économique, d'accepter le réformisme et de renouer avec le providentialisme». Solutions usées? «Les vieilles solutions, réplique le sociologue, ne sont pas nécessairement démodées parce qu'elles sont vieilles.»

Peut-on encore compter, dans cette entreprise de ressaisissement, sur un Parti québécois devenu exsangue à force de boire la tasse néolibérale, mais qui conserve peut-être une capacité de ressort? Sur un Québec solidaire dynamique, mais en panne de crédibilité? Et si la seule solution porteuse passait par une alliance entre tous les sociaux-démocrates convaincus qui donnerait au Québec une vraie option de centre-gauche?

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Québec en mouvements

Idées et pratiques militantes contemporaines

Sous la direction de Francis Dupuis-Déri

Lux

Montréal, 2008, 278 pages