Littérature québécoise - Montferrand, le cow-boy du Québec

Paul Ohl
Photo: Paul Ohl

Quel lien y a-t-il entre Jos Montferrand, chanté par le souverainiste Gilles Vigneault, et Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada? En 1868, Laurier situe Montferrand, bagarreur au coeur d'or, dans la lignée de Papineau et en a écrit la vie. Il faut dire que le journaliste libéral s'est opposé à la Confédération avec la vigueur de son héros qui, seul, avait vaincu à mains nues 150 Britanniques sur un pont de la rivière Outaouais...

Fasciné par Jos Montferrand (1802-1864), Laurier n'a pu livrer au public que le début de sa biographie du personnage semi-légendaire dans L'Indépendance canadienne, journal montréalais mort-né en avril 1868. C'est Benjamin Sulte (1841-1923) qui publiera le premier livre sur le bagarreur. Aujourd'hui, le roman historique Montferrand, de Paul Ohl, s'inscrit dans une tradition quasi littéraire, où le thème de la force musculaire et de l'agilité athlétique se mêle à celui de la résistance politique.

L'auteur en est conscient. Dans le premier tome d'un livre qui devrait en comporter un deuxième, il n'hésite pas à signaler «la présence de militaires anglais, que l'on tenait toujours pour des envahisseurs». Il ne relate que l'adolescence de Montferrand, le Montréalais du faubourg Saint-Laurent. Ce qui nous oblige à rester sur notre faim.

Grâce au talent d'Ohl, narrateur à l'analyse psychologique et au style discutables mais maître du roman populaire plein d'action, nous rêvons au boulevard Saint-Laurent, l'artère la plus mythique de Montréal. Il nous rappelle encore les salles de boxe et les tavernes des environs où charretiers, matelots, bûcherons et aventuriers aimaient se bagarrer. Dans ce monde brutal mais franc, la rivalité entre les «Canadiens», ceux qui parlaient français, et les «Anglais», ceux qui parlaient la langue du pouvoir et de l'argent, définissait un code de l'honneur, précepte digne des westerns. Sous des noms déformés, Montferrand est d'ailleurs devenu un héros légendaire américain associé au fameux Paul Bunyan.

Le Montréalais racé, géant blond aux yeux bleus, Ohl ose le faire évoluer dans une atmosphère magique hantée par le Windigo, cet ogre sylvestre de la mythologie amérindienne. Montferrand incarne la révolte du Nouveau Monde contre un empire européen. Cette vision est loin d'être étrangère à celle du Laurier de l'époque de la Confédération.

Le 7 mars 1867, dans Le Défricheur, journal éphémère de Victoriaville, le futur premier ministre, séparatiste avant d'être plus tard défenseur de l'unité du dominion, condamnait l'Acte de l'Amérique du Nord britannique que la reine d'Angleterre allait promulguer le 1er juillet. «Nous sommes livrés à la majorité anglaise...», écrivait Laurier. Pour éviter cette impasse, il proposait aux Canadiens français d'«obtenir un gouvernement libre et séparé».

Le Montferrand dont Ohl brosse le portrait semble préfigurer de façon primitive l'audace politique du Laurier de 1867. En réagissant aux insultes des fiers-à-bras britanniques, il ne cessera de venger, à coups de poing et de pied, l'honneur des siens. Devant une belle tavernière, nous l'imaginons lever sa jambe d'acrobate et imprimer au plafond de l'établissement les clous de sa botte en déclarant: «Voici, madame, ma carte de visite...» Érotisme subtil et sans-gêne révolutionnaire qui annoncent Hollywood et nous consolent de la volte-face politique de sir Wilfrid Laurier.

***

Collaborateur du Devoir

***

MONTFERRAND - Tome I

Paul Ohl

Libre Expression

Montréal, 2008, 376 pages