Le Foucault de VLB

Victor-Lévy Beaulieu dans sa tanière, à Trois-Pistoles
Photo: Pascal Ratthé Victor-Lévy Beaulieu dans sa tanière, à Trois-Pistoles

Le jour où je me suis attelé à la lecture de Se déprendre de soi-même, le Foucault de VLB, je recevais aussi, dans ma boîte à messageries, une invitation à assister à une conférence de presse dans le Bas-du-Fleuve, à Trois-Pistoles, où deux candidats du Bloc québécois s'apprêtaient à recevoir l'onction du maître et bien drôle de pistolet. Tout retiré fût-il physiquement, Victor-Lévy Beaulieu, «réseauté» comme pas un, entre une controverse télévisuelle, la parution du millionième tome de ses oeuvres complètes et une campagne électorale, ne permet jamais qu'on l'oublie trop longtemps. Ses interventions ont du style, sinon toujours de la classe. S'il vole à la rescousse de l'ADQ, ce sera avec une citation de Michel Foucault. Les boys de Mario Dumont n'en demandaient sans doute pas tant. «Qui ça? Le gars du pendule?», ont dû se demander les plus réveillés parmi eux. Je ne voudrais surtout pas paraître méprisant: les politiciens adéquistes, en fait, n'ont pas plus de raisons de connaître ce Foucault-là que Jean Charest de faire du célèbre Les Mots et les Choses son livre de chevet, ou que Pauline Marois de lire Surveiller et punir. On parle de deux stratosphères différentes.

Depuis 1971, année de la parution de son Hugo, VLB a inventé un genre qu'à ma connaissance il continue d'être le seul à pratiquer, appelons-le biographie hyper-subjective. On s'accorde généralement à voir dans son Melville (1978) le sommet de cet art-là; c'était avant le Joyce qui, il y a deux ans, nous est tombé dessus tel un Boeing 1047 piloté par un terroriste du langage, indépendantiste et érudit. Dans ce livre, VLB semblait réaliser la totalisation de la relation fusionnelle entre le lecteur-auteur-biographe et son sujet. Le Foucault est différent. Ce qu'il nous propose n'est pas tant une vie réinterprétée à la lumière d'une oeuvre, et vice-versa, comme avec les Kerouac et cie, que l'histoire des idées d'un homme suivies à la trace, de livre en livre. Qu'une lecture, donc. Ou, pour reprendre le sésame structuraliste de l'époque: une archéologie.

À l'heure du triomphe médiatique du détail croustillant, l'évident désintérêt que manifeste Beaulieu pour la vie privée du philosophe n'est rien de moins que superbe et fait même figure de beau paradoxe, s'agissant d'un homme qui a passé une partie de son existence penché sur les rapports de l'intimité et du pouvoir, de cet auteur d'une Histoire de la sexualité en trois tomes que la rumeur parisienne s'amusa à vêtir de cuir et de chaînes, et qui figurerait, en 1984, parmi les premières victimes d'une moderne peste vénérienne, avant d'être publiquement déculotté par les Hervé Guibert de ce monde.

Le Grand Lecteur

Dans Se déprendre de soi-même, Victor-Lévy Beaulieu est plus que jamais le Grand Lecteur (comme il y a, aux États-Unis, des Grands Électeurs...), filtrant pour nous un oeuvre colossal dont il nous sert, à nous qui dormons nos sept heures par nuit et ne possédons pas sa fabuleuse capacité à l'ouvrage, un survol éclairant, son Foucault, sous la forme de morceaux choisis. Chez les petits oiseaux et les loups, on appelle ce phénomène régurgitation. Grand Lecteur, c'est-à-dire un intermédiaire entre le peuple qui lit et ces écrivains par lui élus, assumant une fonction critique qui se double d'une entreprise ambitieuse, il joue pleinement son rôle de médiateur entre les passionnés de littérature et les ressources infinies de la bibliothèque, un peu comme, sur un plan plus métaphysique, Borges.

Il vaut la peine de citer en entier l'éloge foucaldien de la curiosité qui, en plus de donner au présent ouvrage son titre, a servi à l'auteur à ébranler les colonnes du temple péquiste au cours de la brève apothéose adéquiste du printemps 2007, car on y trouve exprimée avec beaucoup de clarté, de force et de justesse, je crois, la nature du projet poursuivi par VLB à travers ce Foucault: «Non pas cette curiosité qui cherche à s'assimiler ce qu'il convient de connaître, mais celle qui permet de se déprendre de soi-même. Que vaudrait l'acharnement du savoir s'il ne devait assurer que l'acquisition des connaissances, et non pas, d'une certaine façon et autant que faire se peut, l'égarement de celui qui connaît? Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu'on ne pense et percevoir autrement qu'on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir.» Comme on le voit, l'utilité de ces sentences lumineuses dans le contexte électoral québécois est loin d'être évidente. Quant à la méthode suivie par VLB pour approcher ce nouveau locataire de son panthéon, elle se situe à mi-chemin de l'exégèse et du recopiage monastique: «[...] je grappille donc à gauche et à droite, esbaudi par l'érudition de Foucault, mais aussi par ce don qu'il a, dès qu'il prend la parole, de se transformer en conteur, non pas en devenant folklorique [...] mais comme un penseur qui, à la façon d'Aristote, déambulerait dans un jardin tout en faisant sereinement la conversation avec les gens qu'il rencontre.»

Il vaut la peine de citer en entier l'éloge foucaldien de la curiosité qui, en plus de donner au présent ouvrage son titre, a servi à l'auteur à ébranler les colonnes du temple péquiste au cours de la brève apothéose adéquiste du printemps 2007, car on y trouve exprimée avec beaucoup de clarté, de force et de justesse, je crois, la nature du projet poursuivi par VLB à travers ce Foucault: «Non pas cette curiosité qui cherche à s'assimiler ce qu'il convient de connaître, mais celle qui permet de se déprendre de soi-même. Que vaudrait l'acharnement du savoir s'il ne devait assurer que l'acquisition des connaissances, et non pas, d'une certaine façon et autant que faire se peut, l'égarement de celui qui connaît? Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu'on ne pense et percevoir autrement qu'on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir.» Comme on le voit, l'utilité de ces sentences lumineuses dans le contexte électoral québécois est loin d'être évidente. Quant à la méthode suivie par VLB pour approcher ce nouveau locataire de son panthéon, elle se situe à mi-chemin de l'exégèse et du recopiage monastique: «[...] je grappille donc à gauche et à droite, esbaudi par l'érudition de Foucault, mais aussi par ce don qu'il a, dès qu'il prend la parole, de se transformer en conteur, non pas en devenant folklorique [...] mais comme un penseur qui, à la façon d'Aristote, déambulerait dans un jardin tout en faisant sereinement la conversation avec les gens qu'il rencontre.»

Le Chomsky français

Si l'anarchisme est, dans son fondement philosophique, la critique systématique des formes de l'autorité, alors Michel Foucault est le Chomsky français. Un penseur pour aujourd'hui, qui ne rêve pas de changer la conscience humaine en y substituant un contenu pour un autre, mais d'une «nouvelle politique de la vérité».

Si je reprends l'analogie de la conversation au jardin, le moins qu'on puisse dire est que VLB ne l'ouvre pas souvent. Parfois, c'est tout le contraire, comme dans le cas de cet hurluberlu de Raymond Roussel au sujet duquel VLB semble bien renseigné. Alors l'hôte, pareil à ces interlocuteurs dont vous savez, tandis qu'ils vous écoutent sans vous entendre, qu'ils n'attendent que l'occasion d'en placer une, se lance sur des pages et des pages et donne l'impression d'oublier complètement son visiteur. Mais ce déséquilibre dans la composition peut encore se justifier: un signe parmi d'autres de la grande liberté qui est l'oxygène même que respire l'écrivain VLB. Et c'est pourquoi Pour se déprendre de soi-même demeure un ouvrage qui peut captiver, surtout lu entre 5h et 7h du matin, dans les aveilles velbéennes par excellence.

Mais cette liberté, l'éditeur ne peut la revendiquer pour lui-même. Faire remonter le «pouvoir bourgeois» au Moyen Âge et la théorie de la relativité au début du XIXe siècle est un peu gênant, mais pas autant que le pamphlet tout croche qui court sur les vingt dernières pages de ce livre et dont la rhétorique échevelée rappelle les feuilles de chou marxistes.

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Collaborateur du Devoir

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Se déprendre de soi-même

Dans les environs de Michel Foucault

Victor-Lévy Beaulieu

Éditions Trois-Pistoles

Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, 2008, 256 pages
4 commentaires
  • Dominique Alexis - Abonnée 4 octobre 2008 08 h 30

    Wow!

    M. Hamelin, quel bel article! Quel beau papier! J'ai eu beaucoup de plaisir à vous lire. Votre texte est admirable de synthèse et d'esprit. J'aime votre écriture. Elle m'a fait plaisir ce matin et je salue votre humour et votre intelligence.
    Dominique Alexis

  • André Loiseau - Abonné 4 octobre 2008 10 h 43

    Erreur en ligne

    Fallait-il répéter le 5ième paragraphe de cet éditorial. Nous avions compris toute l'entourloupette du sage propos. Au Devoir, la mise en page voit souvent double au niveau du web.

  • Marc O. Rainville - Abonné 4 octobre 2008 12 h 14

    Rewow

    Moi, ce sont les aveilles velbéennes qui me font sombrer, surtout que j'ai lu ton papier entre 5 et 7.
    Marc O.

  • Jean Pierre Bouchard - Inscrit 4 octobre 2008 20 h 36

    Foucault le libérateur

    Lecteur jadis passionné de Foucault, il faut préciser ceci chez cet intellectuel il y a la méthode qui peut permettre des retournements. Puis il y a le contenu concret de ses préoccupations qui a été de défendre l'être humain contre les manifestations de pouvoir.

    Son crime pour l'intelligentsia française et mondiale aura été de traquer les manifestations du pouvoir à l'intérieur même de tous les groupes et sous groupes humains, à l'intérieur même des institutions garantis par l'État. S'attaquant à la famille mais davantage encore à l'asile qui enferme les rebelles à l'ordre social, trouvant considération aux délinquants emprisonnés dans des prisons concentrationnaires qui incitent particulièrement en France, en Chine et aux É.U à la récidive. Préoccupé par la pression scolaire imposés aux enfants et adolescents sous prétexte de formation implacable de futurs employés voués à servir le PNB.

    La plupart des têtes dirigeantes de ce monde dénuées d'humanité ont envoyés les travaux de Michel Foucault dormir dans les archives de la Bibliothèque nationale de France pour cause de grand dérangement, voire de subversion.

    Foucault apprécié, Foucault ignoré, c'est presque synonyme.
    Et pourtant si Foucault vivait, il ne laisserait pas dire que les droits accordés depuis sa mort aux gais et lesbiennes suffit pour satisfaire ses exigences sociales. Ce juridisme limite des droits de l'homme ne l'a jamais comblé, il connaissait ses nombreuses carences et oublis.

    Foucault vivant, il en aurait des choses à dire sur le conservatisme des moeurs à la Bush et à la Harper tout en démontrant comment la discipline scolaire constante est une des sources d'alimentation de la résurgence de ces néo conservatismes.

    La civilisation se paie d'un prix. Celui de notre dressage, de notre obéissance planifié et naturalisé envers toutes les autorités qu'elles soient de nature économique, institutionnelle, religieuse ou étatique.

    Foucault est fascinant à lire à condition de n'avoir pas été contaminé par "l'ici et maintenant" de l'enflure journalistique quotidienne qui rend insensible à la passion intellectuelle et généalogique. Mal qui hélas m'a atteint par force d'abrutissement passé à se taper les téléjournaux de Radio Canada ou de TVA. Heureusement que les "vieux restes" de curiosité intellectuelle subsistent en nous.

    Bravo VLB pour ce livre moi qui a adoré la puissance de l'Héritage et de Montréal PQ, téléromans rebelles déjà foucaldiens avant la lettre. Le père protestant et autocrate dans l'Héritage, c'est du Melville et du Foucault en terme d'inspiration intellectuelle. La généalogie du christianisme chez Foucault, c'est quelque chose. Ce poids infini de la faute devant Dieu qui a empêché la vie de combien de centaines de milliers d'individus.

    Bravo Lévy Beaulieu, bravo Foucault, le vrai visage de la civilisation se trouve chez vous.