Littérature francophone - Un tableau bien cadré

Tous les romans ne font pas de bruit et, pourtant, certains tiennent dans un charme. Tel est le cas d'Un brillant avenir de Catherine Cusset, Franco-Américaine établie à New York, qui a signé La Haine de la famille et Confessions d'une radine. Par ce nouvel opus, elle reconstruit l'histoire d'une famille roumaine, émigrée dans l'Est riche et professionnel des États-Unis. En entretien, elle a confié qu'elle y avait mis de sa propre vie, mais rien n'y paraît, sauf l'art de créer un leurre, dans un précipité touchant.

Ce roman équilibré, juste et classique, fait partie de la quarantaine de romans français sélectionnés pour un prix (Goncourt ou Médicis pour Cusset). Elle figure donc, et c'est justice, parmi ce dixième de la production d'automne 2008, que les écrivains de jury ont mis sous le projecteur des auteurs fiables.

Cette sélection est-elle un loto? Parce que tout choix est discutable, la critique, non sans défauts, commente ces préférences avec alacrité. Sinon le consensus, elle exige plus de transparence dans les décisions. Vexés de son impertinence, les jurés ont décidé de faire contrepoids aux divers marketings. Que l'on ne soit pas surpris que des lapins sortent du chapeau, tels Gilles Leroy, Laurent Gaudé ou Jean-Jacques Schuhl aux Goncourt passés. Andreï Makine, au Médicis, a été l'exception qui confirme la règle: un prix n'est pas un placement littéraire.

Résultat, le milieu littéraire français vibre et s'empoigne; et les jurés ont dû rajeunir et surveiller les manoeuvres d'éditeurs. Il n'empêche qu'un milieu sain ne s'entendra ni sur les enjeux, ni sur la sensibilité, ni sur la rhétorique littéraires. Bon signe.

Confort et réconfort

Limpide et fluide, Un brillant avenir est un roman avant tout bien construit, sur la mécanique socio-affective. En chapitres autonomes qui cernent un lieu, un temps et un sujet, selon les règles classiques, on traverse des époques et des conflits à travers des stéréotypes intéressants, en quête d'une mutualité conviviale, d'une éthique du partage.

Le récit nous mène adroitement dans les rouages de la machine existentielle. Autant de nouvelles? Quitter la Roumanie communiste, la retrouver une génération plus tard, prendre sa place en Amérique, réussir un mariage honni par les parents, éviter les pièges d'Israël, continuer l'émigration à travers les générations, bref comment en découdre avec idéologies et préjugés? Tout cela pense bien. Ce roman bien-pensant, aux ambitions modestes, réconforte.

Dans la course au mérite, Cusset ne gagnera pas de place par son audace, ni par une langue sans bavure, ni par son titre; mais son roman touchera un large public, parce que c'est une saga aux portraits économes, sur quatre générations et plusieurs pays. Le fil des mentalités suit une logique que l'origine des personnes ne détermine plus. La normalité est choisie, avec efforts, et cela leur réussit.

Ce roman est pensé en langue seconde, d'où sa clarté, qui tient aussi à sa proximité avec une série télé ou un long métrage. À cause du découpage, de sa sobriété, de l'écriture au présent, on le lira d'un trait. On aimera sa légèreté grave, ses entorses aux vieux principes, qui font les bons raccommodements. En outre, Cusset appelle cet imaginaire personnel qu'il faut prêter à des êtres de papier pour qu'ils aient un corps. Or, à force d'être présentifiés, ceux-ci imposent leurs caractères nets comme une frise dansante.

Des affects esthétisés

Un rien mécaniques, un brin distants, trouveront-ils leur voie sur votre écran intime? Tout est prévu pour qu'ils s'y inscrivent en douceur, avec les tournants bien négociés de leur vie et leurs rebonds élégants et intelligents. Cette vitalité libre hypnotise, conte des mots aux actes, sans que basculent les destins.

C'est donc un ouvrage optimiste, qui vante la cohérence raisonnée, la générosité et la modestie, la sensibilité aux autres. In medio stat virtus, la devise classique y réaffirme la vertu du contrôle de soi, l'épicurisme américain balisé par le mérite; la réussite des simplifications. Cette histoire de la classe moyenne, qui préfère le suicide sans bruit à la maladie, l'inconnu à l'angoisse, le travail personnel à un avenir brillant, gagne la reconnaissance. Le roman ne transcende pas le déjà vu — cette situation souvent aimée des jurys —, mais évite la cérébralité. Tant pis pour la douce chape de ronron.

Repos, respiration silencieuse. À l'encontre de tant d'écritures sur les névroses, les détails quotidiens n'y deviennent pas des obstacles à l'intelligence du coeur, ni les incompatibilités de caractère des tragédies humaines; l'ambition ne rime pas avec déni d'autrui. La théâtralité est ailleurs, dans le jeu enchaîné et rythmé des apparences. Comme les danses macabres des fresques médiévales, la mort viendra tout emporter. Cette fragilité dans l'égalité l'emporte.

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Collaboratrice du Devoir

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Un brillant avenir

Catherine Cusset

Gallimard

Paris, 2008, 374 pages