Roman québécois - Beauté fatale

Difficile d'imaginer un personnage au nom plus vénitien que Marc Rialto. Mais puisque Venise n'est pas en Italie, comme le chantait Reggiani, Hugues Corriveau, poète, essayiste et critique, choisit plutôt d'installer son histoire à Rome, «ville aux sept collines» et musée à ciel ouvert.

Esthète déclaré, le protagoniste de La Gardienne des tableaux, cinquième roman de Corriveau, est un peintre en panne d'inspiration qui fait la rencontre d'une femme entre deux âges, grisâtre comme un personnage de Beckett. Elle se fane un peu plus chaque jour dans une galerie d'art de Montréal. «Quand il n'y a personne, elle croit parfois qu'on la paie pour empêcher les figures de s'enfuir, pour éviter le ballet des papillons et des mouches, pour empêcher la poussière de retomber.» Elle surveille les tableaux, mais peut-être en réalité sont-ce les tableaux qui la surveillent.

Constance, c'est son nom, Constance aux eaux dormantes comme celles d'un lac rempli d'algues, immobile dans sa grisaille quotidienne, renaît lentement au contact de l'artiste. Mais Rialto s'envole très vite pour Rome, où l'attend un petit appartement du Monteverde Vecchio — qui pourrait bien être le studio du Québec à Rome, pourquoi pas, situé dans le même quartier historique. Arpentant chaque jour des rues dont les noms résonnent comme des poèmes chantés, il se laisse porter par ses fantasmes de spectateur infatigable et s'abandonne à cette dérive visuelle prétexte à un peu de name dropping culturel épicé — John Cage, Steve Reich, Erri de Luca, Betty Goodwin ou Louis-Pierre Bougie.

La gardienne des tableaux ira le rejoindre en Italie, sans le prévenir, sans même savoir où il se trouve. Réchauffement, fonte des glaces, ruissellement, explosion de couleurs chaudes. L'homme est content, oui, mais avec le sentiment d'éprouver une sorte de «bonheur flasque» qui le dégoûte un peu.

Car depuis peu, sa fascination le porte ailleurs. Vers une autre femme aperçue dans la rue, Lillian Webster, la «femme-peinture», «la dame aux fruits imprimés». Une beauté fatale dont il ne se remet pas. «Une femme si belle, pense-t-il, qu'elle suscite à elle seule l'urgence de survivre.» Et c'est ce qu'il fait. Il survit dans l'urgence et se lance à sa poursuite, sans égard à l'amour qu'il inspire à Constance, au coeur d'une nouvelle création qui, sans le savoir, sera peut-être sa dernière.

Histoire d'une illusion et d'un échec, La Gardienne des tableaux nous rappelle que la beauté est avant tout dans l'oeil de celui qui regarde. Qu'aucun artiste ne peut la capturer sous peine de la détruire et, partant, d'y laisser aussi une partie de lui-même. C'est du moins ce qu'on finit par comprendre.

Mais il faudra aimer le style évanescent et vaporeux, le «flou poétique» qui suggère plus qu'il ne raconte, les lignes de fuite qui emportent vers l'inconnu, pour savourer ce court roman au phrasé poétique.

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Collaborateur du Devoir

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LA GARDIENNE DES TABLEAUX

Hugues Corriveau

XYZ

Montréal, 2008, 106 pages