Entrevue - Tolstoï et compagnie

C'est un monument de l'histoire de la littérature, mais aussi un homme tourmenté par ses contradictions. Ascète, Tolstoï était pourtant, à la fin de sa vie, accueilli partout comme une star digne de l'ère du rock'n'roll. Vivant dans le luxe, il s'en flagellait quotidiennement et encourageait l'abnégation. Fabuleux écrivain de fiction, il a ensuite renié son oeuvre romanesque, considérant la fiction comme un «divertissement bourgeois», pour se concentrer exclusivement sur ses ouvrages philosophiques.

Léon Tolstoï est un personnage rêvé pour écrire un roman. Et Jay Parini n'a pas laissé passer l'occasion. En 1990, il publiait The Last Station, qui a depuis servi de base au scénario du film du même nom, qui devrait sortir sur les écrans du monde bientôt. The Last Station vient par ailleurs d'être publié en français chez Fides sous le titre Une année dans la vie de Tolstoï.

Pour écrire ce livre, Parini s'est d'abord et avant tout basé sur les journaux intimes des proches de Tolstoï, dont celui de Sophia Andreïevna, l'épouse qui a partagé quarante-huit ans de sa vie mais avec qui Tolstoï a vécu des déchirements permanents.

Bourgeoise alors qu'il aspirait au dépouillement le plus strict et voulait renier la notion de propriété, incarnant la chair (elle lui a donné 13 enfants) alors qu'il prêchait à tous l'abstinence, Sophia n'a pas le beau rôle au cours de cette dernière année dans la vie de Tolstoï. Elle est en butte avec les «tolstoïens», ces adeptes de la doctrine de son mari, qui viennent en masse tenter d'approcher le maître, sous les fenêtres de Iasnaïa Poliana, où l'illustre écrivain a vécu toute sa vie. Plus précisément, Sophia Andreïevna tente de protéger son héritage et celui de ses enfants, alors que Tolstoï, hanté par la culpabilité de sa richesse, menace d'en faire un bien public. En fait, juste avant de mourir, en 1910, au cours de cette dernière année relatée dans le roman, Tolstoï s'enfuit d'Iasnaïa Poliana, où se trouve sa femme, et meurt en plein voyage, dans une gare, entouré d'une horde de journalistes, incapable de partir, incapable de revenir.

«Tout était compliqué avec Tolstoï», reconnaît Parini. Mais c'est bien pourtant Sophia Andreïevna le personnage principal de ce roman, qui ressemble déjà un peu trop, dans sa forme initiale, à un scénario

de film.

«J'ai beaucoup de sympathie pour elle, dit Parini en entrevue. Elle a eu une vie très difficile. Et ce n'était pas facile de vivre avec un fanatique religieux qui veut donner tout son argent.»

Tolstoï, qui sera incarné à l'écran par Christopher Plummer (Anthony Quinn, qui a coécrit le scénario et qui devait jouer Tolstoï, est mort en 2000), n'a donc étrangement pas la place prépondérante dans le roman de Parini, qui donne tour à tour la parole au secrétaire de Tolstoï, à son médecin, à sa fille, et à son disciple Tchertkov.

Maîtres et serviteurs

Les sentiments envers le «maître» y sont divers, le secrétaire est rongé par la culpabilité de son désir pour les femmes, le médecin est contrit de son manque de culture face à Tolstoï, Sophia est à la fois inquiète et déçue de la tournure de son mariage, et Tchertkov rêve de voir Tolstoï se séparer de son épouse.

Tout cela laisse donc bien peu de mots pour la pensée de Tolstoï, qui transparaît cependant à travers quelques lettres, authentiques d'ailleurs, signées de l'écrivain, comme celles adressées à George Bernard Shaw ou à Gandhi.

En fait, Parini le constate aujourd'hui, c'est surtout l'oeuvre romanesque de l'écrivain qui est passée à l'histoire, au corps défendant de Tolstoï. Ces idées d'abolition des classes, par ailleurs, bien que profondément empreintes de religion, ont été reprises par les bolcheviques au moment de la Révolution de 1917.

«Ces idées ont largement été utilisées par les socialistes, reconnaît Parini. Mais Tolstoï n'aurait pas apprécié cela. Il n'était pas du tout un marxiste», dit-il.

En fait, c'est surtout un moraliste qui apparaît derrière les pages noircies par Jay Parini. Un moraliste à la succession hasardeuse, dont la vie semble s'être partagée douloureusement entre plaisirs de vivre et regrets d'avoir vécu.