Casser du sucre

Vers la fin de la guerre de Sept Ans, après la conquête du noyau dur de la Nouvelle-France, les très efficaces marins-soldats britanniques portèrent leurs efforts vers les Caraïbes. La Guadeloupe, conquise en même temps que Québec (1759), servit de base pour l'attaque des îles de la Dominique, de la Martinique et de La Havane. Rule, Britannia!

À la fin du conflit, décrit par Winston Churchill comme la première Première Guerre mondiale, les Antillais lancèrent une importante campagne de lobbying pour retourner la Guadeloupe à la France. En échange, Londres conserverait le Canada, colonie de la fourrure. Les calculs établissaient l'avantage de toutes les parties puisque la nouvelle conquête sucrière de Sa Majesté allait faire chuter les prix du précieux produit vendu à ses sujets. Le Traité de Paris (1763) consacra cette perspective: la neige fut échangée contre le sucre, une poudre blanche pour une autre, et l'Amérique en fut complètement bouleversée avec les conséquences bien visibles et bien audibles encore aujourd'hui.

Des épisodes semblables, petits et grands, Elizabeth Abbott en charrie à la poche dans Le Sucre. Une histoire douce-amère, son dernier livre traduit en français publié par Fides. L'historienne, qui enseigne à l'Université de Toronto, a déjà fait paraître dans cette maison une Histoire universelle de la chasteté et du célibat (2003) et Une histoire des maîtresses (2004).

Le nouvel ouvrage poursuit la tradition de haute voltige de cette formidable conteuse. La synthèse traverse au pas de charge des siècles d'histoire pour relater le renversement du monde provoqué par cette plante maudite. Le sucre devient un «fait social total», selon la jolie formule de l'ethnologue Marcel Mauss, un objet transpercé par un enchevêtrement complet de forces politiques, économiques, alimentaires, familiales ou symboliques.

«Le lien entre mes différents livres, c'est l'histoire sociale, explique en français Mme Abbott, Montréalaise d'origine. Je suis intéressée par la vie des gens et du même coup par la vie des sociétés. Quand je parlais des maîtresses, je parlais en même temps des rapports de pouvoir et des rapports entre les sexes. Quand je parle du sucre, je parle encore des femmes, des maîtresses noires des propriétaires de plantation ou des cuisinières d'Europe qui utilisaient ce produit.»

Voilà donc l'axe du monde pendant des siècles de conquête et de misère. C'est la canne qui arrache des millions d'Africains pour les transformer en bétail humain. C'est sa culture qui redessine les empires. C'est le sucre qui transforme la cuisine occidentale, met des sucettes dans la bouche des enfants, permet aux prolétaires de tenir le coup devant leur machine, donne le rhum aux marins de la Royal Navy et prédispose l'Amérique à l'obésité à grande lampée de soda pop.

«À cause du sucre, on a inventé le système d'esclavage le plus brutal et le plus dur de l'histoire, poursuit Mme Abbott. Le sucre a contribué à anéantir les autochtones du Nouveau Monde, a bouleversé les écosystèmes des Caraïbes et a joué un rôle important dans la révolution industrielle.»

Son ouvrage foisonne de détails livrés dans une belle langue qui ne jargonne jamais. La vulgarisatrice explique dans le détail l'évolution des menus quotidiens du petit peuple anglais. Elle livre des statistiques sur la «fertilisation du capitalisme» par l'esclavagisme, puisque selon certaines évaluations d'un collègue économiste «chaque esclave du sucre produisait 130 fois plus de richesse que chaque travailleur anglais». Une autre section traite de l'invention des classifications racistes, du mulâtre au quarteron, jusqu'à l'octoron, et en fait 128 permutations précises prévues au code brésilien. «Il fallait inventer le racisme pour justifier l'injustifiable.»

Les chapitres sur l'esclavagisme s'avèrent les plus insupportables, avec d'horribles récits, des femmes violées, des hommes castrés, amputés, brûlés vifs, très lentement, pour éterniser leur souffrance. Le livre montre également comment les esclaves organisaient leur résistance, menaient des révoltes cruellement réprimées, se suicidaient carrément ou osaient des gestes de protestation au quotidien, quand une bonne brisait un bibelot par exemple.

L'espoir au milieu de l'enfer

Une partie complète porte sur la longue lutte de courageux et généreux Européens, surtout des femmes, qui ont organisé le mouvement abolitionniste. En mettant en place des campagnes de boycottage des produits sucriers, ces humanistes pratiques ont annoncé dès le XIXe siècle les campagnes actuelles en faveur du commerce équitable.

L'espoir perce donc malgré tout dans ce récit infernal? En tout cas, les questions éthiques demeurent d'une brûlante actualité avec l'intérêt porté pour la canne par les producteurs d'éthanol et l'indémodable surconsommation de sucre par tous et chacun.

«Les Haïtiens qui récoltent la canne aujourd'hui sont traités comme des esclaves, note l'historienne. En République dominicaine, ils reçoivent 1,20 $ par tonne de canne coupée, moins les frais pour la machette et le logement, et un très bon travailleur peut en tirer deux tonnes par jour, au mieux. Aux États-Unis, les chances sont d'au moins 15 % que votre sucre proviennent de cette exploitation. Au Canada, on le sait d'autant moins que de toutes récentes transactions ont affecté ce secteur industriel. Mais une chose est certaine: on ne peut pas payer 1,69 $ la livre de sucre et penser que personne n'est exploité à l'autre bout de la chaîne de production. Moi, j'achète du sucre équitable, je le paye 10 $ la livre et je recommande à tout le monde de suivre ce mouvement.»

La petite et la grande histoire ne font qu'un. Mieux: l'épopée douce-amère et la propre généalogie de l'historienne se recoupent, le grand-père de son grand-père ayant exploité une plantation de canne à Antigua au milieu du XIXe siècle. «J'ai pensé à ce livre pendant des années, explique la professeure Abbott. J'ai commencé dans les années 1980 à rédiger un premier ouvrage très technique, sans succès. Je suis allée vivre à Haïti pendant cinq ans. J'ai cultivé une passion pour mon héritage antillais. Après mes livres sur les autres sujets, je me suis sentie prête pour m'attaquer au sucre à nouveau.»

À la fin de son introduction, elle raconte avoir subi des tests génétiques pour retrouver la trace de ses origines complètes. «Je suis à 12 % d'origine subsaharienne, j'ai aussi 6 % de gènes asiatiques et 3 % autochtones, confie finalement Elizabeth Abbott. Dans ma famille, on ne sait pas comment cela est arrivé, mais moi, je l'avais toujours senti dans un sens...»