Philosophie - Le testament d'Henri Nouwen

Le Retour de l’enfant prodigue, de Rembrandt (1606-1669)
Photo: Le Retour de l’enfant prodigue, de Rembrandt (1606-1669)

Ce livre peut être considéré comme le testament d'Henri Nouwen. Depuis qu'il avait vu en 1983 le tableau de Rembrandt, dans une reproduction qui se trouvait à l'Arche de Jean Vanier, à Trosly en France, Henri Nouwen s'en trouvait presque obsédé: cette figure du père accueillant le fils prodigue lui paraissait à la fois énigmatique et trop claire. Il fit en 1986 le voyage vers Leningrad, pour voir le tableau au Musée de l'Ermitage, et il en fut bouleversé.

Le livre, d'abord publié en anglais en 1992, recueille l'ensemble de ses méditations sur la filiation et la paternité représentées dans la parabole. Le hasard voulut qu'il mourût, terrassé par une crise cardiaque dans sa Hollande natale, le 21 septembre 1996, alors qu'il était en route pour revoir le tableau en Russie, où il avait accepté de travailler à un film sur l'oeuvre qui n'avait cessé de l'inspirer.

Si le tableau offre d'abord une énigme, c'est que la parabole elle-même pose le problème de la récompense du juste. Pourquoi en effet le père se montre-t-il si affectueux et compatissant à l'égard du fils qui a suivi le chemin de la débauche, et si rigoureux à l'égard de son frère, qui s'est maintenu dans l'observance de la règle? La vulnérabilité du fils repenti sollicite certes la sympathie, et on peut comprendre qu'il soit accueilli par le père, mais ne se range-t-on pas spontanément du côté du juste, qui demeure perplexe et envieux devant la générosité de la fête et l'expression de l'amour? «Je ne pouvais deviner, écrit Nouwen, le prix à payer pour participer vraiment au grand événement que célèbre le tableau de Rembrandt.»

Son livre est le récit de cette rencontre avec le sens de la parabole, tel qu'il apparaît dans le tableau: prenant appui sur les trois figures du récit, Nouwen entreprend de mettre en question chacune de leurs postures comme décisions spirituelles dans l'existence. Rembrandt n'en privilégie aucune, et dans la tension entre une justice de pure droiture et un amour fondé sur le pardon et l'accueil, il invite le spectateur à sonder la vérité de chacune de ces postures comme posture ouverte, possible. Le livre est donc divisé en trois parties: d'abord, un examen de la position du fils cadet et la réflexion sur la faute et l'illusion; ensuite, une méditation du ressentiment qui menace le juste, toujours enclin à l'autojustification et enfin, une méditation sur le père, figure centrale de l'accueil.

Nouwen et Rembrandt

Henri Nouwen puise autant dans l'histoire de l'art que dans la psychanalyse, et sa réflexion sur la faute et le pardon ne peut être comprise sans un retour sur le meurtre du père qui hante le récit biblique, comme Mieke Bal l'avait déjà montré (Reading Rembrandt, Amsterdam, 2006). L'appel de l'étranger, la nécessité de la rupture sont les conditions de la réappropriation de l'enfance et l'acceptation de la filiation. Ce premier moment du livre nous met en présence du tourment qui rend nécessaire l'éloignement et justifie la souffrance, mais l'épreuve la plus exigeante est certainement celle qui demande de dépasser le ressentiment du juste.

L'écriture d'Henri Nouwen se nourrit beaucoup de son itinéraire personnel, et on trouvera dans ces pages l'aveu qui détermine l'énigme de la parabole: l'envie de la vie de désobéissance, le désir de la liberté de la débauche. On retrouve ici l'éthique de Kierkegaard, mais retravaillée dans un soupçon radical porté sur la vie ordonnée et sur la fidélité.

Le troisième moment du livre est celui de la réconciliation avec la paternité, chacun étant appelé à partir, à renoncer au monde de la filiation, pour devenir aussi bien le père des autres et son propre père. Nouwen ne se trompe pas en faisant de la méditation de Rembrandt une méditation sur la paternité, dans ses aspects de miséricorde et d'accueil, au-delà d'une justice de rectitude et de tout philistinisme.

Henri Nouwen est né en Hollande en 1932 et, après avoir été ordonné prêtre en 1957, il a enseigné aux États-Unis, principalement à Yale de 1971 à 1981. Mais sa vie, comme son biographe Michael Taylor le montre (The Wounded Prophet, New York, 1999), fut marquée par plusieurs épisodes dépressifs et une recherche douloureuse de présence et d'amour. Sa rencontre avec Jean Vanier, qui coïncide avec sa rencontre du tableau de Rembrandt, fut déterminante: en 1986, il s'est établi à l'Arche de Daybreak en Ontario et ne l'a jamais quittée.

Il y développa une oeuvre de compassion pour les plus démunis de la société, et ses nombreux livres témoignent d'un engagement de tous les instants au service des pauvres. Dans les carnets et journaux qu'il n'a cessé de tenir, Nouwen se distingue de la plupart des maîtres spirituels chrétiens de notre temps par un trait décisif: il ne cache jamais sa propre fragilité, et son rapport au texte biblique s'en trouve profondément modifié. Son insistance sur la nécessité du lien et de l'affection a fait de lui un penseur exemplaire de la communauté et si on le compare parfois à Thomas Merton, c'est moins pour l'ascèse de la solitude, bien que cette discipline se trouve aussi au coeur de son oeuvre, que pour la richesse de l'aveu et l'invitation à reconnaître dans le récit biblique les figures ouvertes de l'existence personnelle.

***

Collaborateur du Devoir

***

Le Retour de l'enfant prodigue. Revenir à la maison

Henri Nouwen

Traduit de l'anglais par Rollande Bastien

Albin Michel, «Espaces libres»

Paris, 2008, 232 pages

(Première édition en langue française, Montréal, Bellarmin, 1995)

À voir en vidéo