ESSAIS QUÉBÉCOIS - De Polynice à Joseph Guibord

On connaît bien l'histoire d'Antigone, la fille d'OEdipe et de Jocaste, qui a combattu Créon, roi de Thèbes, parce que celui-ci refusait à Polynice, le frère de l'héroïne, l'honneur d'une tombe. La tragédie de Sophocle, qui illustre de manière paradigmatique le conflit entre la famille et l'État dans le monde grec, est l'un des textes-phares de la culture occidentale. Mais connaît-on l'histoire de la veuve Guibord, née Henriette Brown ?

Nous sommes en 1869, à Montréal. Avec l'appui d'un groupe d'amis de l'Institut canadien et des avocats Joseph Doutre et Rodolphe Laflamme (ce dernier chez qui nul autre que Louis Riel a été clerc peu de temps avant les événements), la veuve Guibord a, comme Antigone en son temps immémorial, mené une bataille épique contre l'Église catholique et ses représentants. Il s'agissait d'obtenir pour son défunt mari, Joseph Guibord, imprimeur de son métier, une sépulture dans la partie «honorable» du cimetière Côte-des-Neiges, ce qu'on lui refusait alors sous prétexte de l'appartenance de Guibord à l'Institut canadien, société intellectuelle libérale honnie par les autorités ecclésiastiques de l'époque.

Seize années après avoir publié chez Triptyque Le Procès Guibord ou l'interprétation des restes, dans lequel il «déterrait» patiemment l'affaire, le philosophe et archéo-philologue de l'enclave canadienne-française Robert Hébert nous offre ici, dans un format de poche, le texte de la plaidoirie de Joseph Doutre.

Comme le souligne Hébert dans sa très belle présentation, il s'agit dans l'affaire Guibord d'un épisode «qui boulevers[e] l'historiographie pieuse et gagnante de l'Église catholique et des historiens nationalistes; images d'une culture urbaine, moderne, se superposant aux souvenirs champêtres». D'où l'intérêt de s'atteler à la restitution des événements entourant l'affaire, et en particulier de retourner au texte lui-même, dont la texture historique, philosophique et littéraire est remarquable, étonnante. Les enjeux propres à la modernité politique y sont abordés sur fond de complexes et douloureux transferts culturels Europe-Amérique, et ils le sont avec finesse et verve. «Une leçon érudite de confiance en soi au nord du 45e parallèle», selon les mots d'Hébert.

Avec la publication du texte de Joseph Doutre, une petite lumière s'allume sur la trajectoire de la constitution d'un corpus de la pensée québécoise. Que «le lecteur responsable brise le silence».

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Collaboratrice du Devoir

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PLAIDOYER POUR GUIBORD

Joseph Doutre

Présentation de Robert Hébert

Liber

Montréal, 2008, 109 pages

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LE PROCÈS GUIBORD OU L'INTERPRÉTATION DES RESTES

Robert Hébert

Triptyque

Montréal, 1992, 193 pages

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