Littérature canadienne - Commerce avec les fantômes

Roman tramé de souvenirs, de circulations entre le passé et le présent, Certitudes, de la Canadienne d'origine malaise Madeleine Thien s'étire sur un demi-siècle et balaie géographiquement plusieurs espaces (Indonésie, Malaisie orientale, Australie, Pays-Bas, Canada). Le roman explore les blessures à jamais inscrites dans la mémoire de ceux qui ont vécu les atrocités de la guerre.

Sandakan, au Nord-Bornéo britannique, 1942. Matthew Lim, né de père chinois, vit heureux avec sa famille jusqu'à ce que les Japonais envahissent l'île. La population en fuite erre sur la route à l'orée de la jungle. Matthew et son amie Ani sont comme des papillons affolés. Quand les deux enfants ont trop faim pour marcher, ils se cachent dans les cratères laissés par les bombes.

Soixante ans après les événements, Matthew vit à Vancouver avec Clara. Chaque fois que leur fille Gail interroge son père sur son enfance, sur ses parents et sur sa vie en Malaisie orientale, Matthew se contente de sourire, de regarder au loin, ou encore il repousse ses questions. Certaines histoires ne supportent pas d'être répétées. Certaines choses, perdues depuis longtemps, ne peuvent être rendues. Et puis, la mémoire est pleine de pièges. Les souvenirs se plient et se courbent.

L'entrée en scène d'un photographe de guerre vivant aux Pays-Bas vient éclairer Gail sur le commerce avec les fantômes auquel se livre son père depuis toutes ces années: la collaboration de son propre père avec les forces d'occupation japonaises durant la Seconde Guerre mondiale, son assassinat sous les yeux horrifiés de l'enfant («Le monde se vida avant le 2e et le 3e coup de feu»), l'exclusion du garçon par les habitants l'île (fils de collabo), l'idylle amoureuse avec Ani, une paternité non assumée.

Design littéraire

«En quoi cela était-il bon de se rappeler, de se cramponner au passé, si les événements de la vie ne pouvaient être changés. Quel bien apporte la mémoire si on ne peut jamais s'amender?» Cette profonde réflexion sur la mémoire et l'oubli est au coeur du premier roman de Madeleine Thien dont un critique canadien a dit qu'il était écrit comme «le diamant raye le verre».

L'expression est juste. L'auteure a recours à une langue acérée, d'une précision absolue. Jouant avec l'idée que les frontières du passé et du présent ne sont qu'une illusion, la romancière déplace habilement la narration dans des temps et des espaces parallèles, glisse progressivement d'un univers à un autre. Toutes les histoires et tous les personnages se touchent. Il suffit de suivre le courant sous-jacent pour arriver au point de rencontre où tout s'éclaire. Chaque élément est un fil. Un vrai travail de design littéraire, admirablement traduit par Hélène Rioux, elle-même romancière.

Madeleine Thien vit aujourd'hui à Montréal. Après un recueil de nouvelles Simple Recipes (Une recette toute simple, Mercure de France, 2004) qui a remporté quatre prix littéraires au Canada, Certainty (Mc Clelland & Stewart, 2006) a été traduit en quinze langues. Il est finaliste pour le Kiriyama Prize, un prestigieux prix qui favorise une meilleure compréhension entre les nations du Pacifique et de l'Asie du Sud.

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Collaboratrice du Devoir

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Certitudes

Madeleine Thien

Traduit de l'anglais (Canada) par Hélène Rioux

XYZ éditeur

Montréal, 2008, 240 pages

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