Littérature étrangère - L'organisation des rêves et pseudonymes de Volodine

Lutz Bassmann. On le connaît sous d'autres noms: Manuela Draeger, écrivain pour les petits, ou Elli Kronauer, inventeur de «bylines» pour les enfants. Mais surtout, il est l'inventeur du «post-exotisme», une esthétique résolument novatrice et farcesque, pour laquelle il a créé des «entrevoûtes», des «narrats», des «romances» et d'époustouflants romans d'apocalypse et de fin du monde. Il s'agit d'Antoine Volodine, un pseudonyme épatant sous lequel se dégage un romancier original, une voix, un grand talent.

Le revoici dans deux volumes chez Verdier, sous le nom de Lutz Bassmann: un autre de ces noms propres soigneusement choisis, musical et onirique, comme il en abonde dans l'oeuvre. Après Pessoa et ses quelque 70 pseudonymes, ou comme un Romain Gary alias Émile Ajar, Volodine endosse un pseudo pour adultes, jouant par la mise en abyme avec des voix à travers lesquelles il s'enfonce plus loin dans la fiction.

Cohérence donc, harmonie et jeux orchestrés pour plusieurs instruments, tels sont les maîtres mots du labyrinthe imaginaire volodinien. Depuis Les Anges mineurs, en 1999, puis sa tétralogie consacrée au Bardo, enfer tibétain des morts qui errent parmi les vivants, ces ombres sans frontières ni identités complètes, le romancier a multiplié les angles narratifs, les envolées sous terre, les plongeons entre deux mers, a ouvert des portes à mi-étage et convoqué des espèces de tribunaux dirigés par des grands-mères révolutionnaires et par des enfants.

Empruntant à l'univers de la bédé, de la science-fiction (mais de moins en moins), des religions et de l'ethnologie, jouant des contradictions entre les nations, de la géopolitique cacophonique et de l'histoire sanglante des humains, il a mis dos à dos l'Occident et l'Orient, le passé et l'avenir. Sans revenir aux recettes cinéphiliques de la guerre froide, il en a épuré les grands traits, noircissant ce que le fantastique accueille volontiers.

Le fantastique

Avec les moines soldats et Haïkus de prison bénéficient de cette singularité, qui se renouvelle et surprend. Schwann, Brown et Monge y sont d'étranges témoins, aussi froids que cruels. Vedettes d'un univers mi-underground mi-grunge, non tant dans les lieux que dans la panoplie des effets spéciaux, revus par le littéraire, ces musiciens narrateurs, appartenant à un univers composite de moines soldats, entrent dans sept chapitres qui se télescopent.

Le premier chapitre, «Un exorcisme en bord de mer», est époustouflant. Vague écho du Horla de Maupassant ou des contes noirs d'Edgar Poe, il raconte un incendie dans une maison hantée par des fantômes qu'un exorciste a mission de chasser. C'est beaucoup plus qu'un roman d'ado et un bataclan d'Halloween: l'écriture avive les peurs enfouies, les cauchemars, les craintes irraisonnées. Des scènes nocturnes et convulsives se succèdent à l'avenant.

Henri Michaux, lorsqu'il écrivait sur la morsure incessante de chiens invisibles, évoquait son système de défense et de critique face aux visions obsessionnelles et aux pensées dures. Ajar a lui aussi expliqué sa vulnérabilité et les paniques qui exigent des stratégies de fuite pour survivre. Rien de tout cela n'est enfantin. Or Volodine appartient à cette famille des âmes sensibles, capables de se décaler selon plusieurs strates inventives des animations cérébrales involontaires et des étranglements de vie.

Il l'a déclaré: il veut appartenir à la littérature française de l'extérieur. Bâtir des mondes inconnus. Or Bassmann n'est pas de ceux qui refoulent la poésie, faute de moyens. Aux effets irresponsables des chocs de haute tension que le monde décharge dans les cerveaux épris d'art et d'humanité, les personnages jettent leur hargne comme la pieuvre son encre en cas de danger.

Autodéfense

Haïkus de prison est un ensemble de trois sections de tercets libres qui, en mots simples, fait le tableau d'un univers carcéral volodinien. Les prises sont claires, neutres, entrelaçant un monde de malfrats multiethnique et une grande nature généreuse, romantique par son indifférence aux scènes hugoliennes ici campées.

Silhouette parmi les plus attachantes, celle de Mariya Schwahn, succédané de la femme éternelle, l'amoureuse qui revient travestie dans chaque livre. Mémoire, fidélité, instructrice et combattante de l'irréalité, elle fait un tendre contrepoint aux créatures déliquescentes, grotesques et goudronnées qui s'ébattent dans le quotidien de ce New Yagayane de la post-humanité.

Le monde américano-soviétisé de Volodine, métissé d'Eurasie, offre mille échos à entendre. Bassmann/Volodine aura multiplié les signes de piste, dissimulant des sourires sous le pessimisme de ses romans. Les horreurs du monde y sont bien plantées, de sorte que, coeurs purs, vous y verrez saigner.

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Collaboratrice du Devoir

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Avec les moines-soldats

Haïkus de prison

Lutz Bassmann

Verdier

Paris, 2008, respectivement 251 et 89 pages

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