Poésie - Les corps solitaires de Denise Brassard et Catherine Lalonde

Douleur profonde, exaltation d'une solitude sombrée, déroute aussi, voilà des mots qui pourraient circonscrire l'entreprise de Denise Brassard dans La Rive solitaire. Ce recueil est d'une troublante noirceur, d'une radicale exactitude quant aux forces malheureuses qui convient les vivants.

Quand la poète affirme que «le réel ne tient pas / à nous», on se demande en quel lieu survivre à la déliquescence, on se demande comment les mots réussissent pourtant à dire une vérité nécessaire. Ce recueil n'est pas joyeux. Il en est de ces livres qui nous surprennent ainsi, alors que, pour des raisons irrépressibles, on voudrait s'évader ailleurs que dans le noir, comme s'il était possible que «passé le cap de l'amenuisement / par miracle tenir». Mais tenir à quoi justement? À la poésie sans doute, à la force des mots qui marquent, révèlent sans compromis, deviennent urgents dans leur cassure.

L'amour aussi, l'autre tout proche et déjà loin, les soirs de promenades transversales dans les rues de la ville, le mitan d'un lit qui odore encore, tant de petites présences en soi qui aident à demeurer, vigiles et prières accomplies. Même si «la vie désespère», il faut continuer, obstinément, malgré les Orients incendiés, à trouver matière pour une continuité éclairée: «chaque jour tombe sur nous et chaque heure entre nous creuse / mais qu'avons-nous à nous plaindre / d'avancer avec peine et de perdre des membres», si la solitude tient bon, si le souffle poétique précise encore sa voix?

L'absence comme douleur

Le précédent recueil de Catherine Lalonde, Cassandre, m'avait convaincu de sa pertinence et de la force de sa voix ; elle nous offre maintenant son Corps étranger en pâture et en colère et en misère et en révolte. Le souffle est fort, morcelé, hachuré comme un souffle percutant les distances qui s'établissent entre elle et elle-même, entre elle et l'amant disparu, entre elle et son enfance. Catherine Lalonde écrit comme elle respire, à travers une oralité raffinée, une sorte de scansion des vers répartis un peu partout sur la page, avec de vastes blancs ou des blocs de mots denses et serrés. La vie bat au coeur de ses mots qui s'entrechoquent et tiennent le pari de l'influence toujours sous-jacente de Josée Yvon (bien qu'elle ne la nomme pas, alors qu'elle dit à qui elle doit certaines pulsions d'écriture), à moins que le hasard les apparente: «Les agaces filles parcomètres attachées sur la grande / Sainte- / Catherine / pour vingt-cinq sous se fendent en deux // et Toi pour rien tu m'ouvres comme un livre // (et j'écris)».

La langue se promène sur tous les registres, parfois vulgaire, parfois déconstruite, mais toujours au bout de la voix, avec ce halètement que le tremblement de vivre fait vibrer. Le «je» du recueil a aimé, aime encore, un homme, mais aussi ses ancêtres femmes, son poids d'histoire de femme désirante. Elle se porte elle-même jusqu'au désir de s'aimer. Catherine Lalonde signe ici un livre qui met en avant-scène l'humanité d'une femme à la fois forte de se savoir un corps et une pensée, mais aussi fragile devant ce que se donner à l'autre comporte de danger. On est en droit de se demander s'il s'agit d'un livre de nostalgie malgré sa violence quand on lit cette confidence si tragique: «tout est vide parce qu'adulte». Car l'enfance a aussi sa part de jeux, de corps et de tensions. Car adulte, la femme se dit juste là, au bord à la fois de se perdre et de se trouver.

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Collaborateur du Devoir

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LA RIVE SOLITAIRE

Denise Brassard

Éditions du Noroît

Montréal, 2008, 80 pages

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CORPS ÉTRANGER

Catherine Lalonde

Avant-propos de Nancy Huston

Québec Amérique / La passe du vent

Coll. «Littérature d'Amérique»

Montréal / Vénissieux (France), 2008, 128 pages

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