Entrevue - Antonine Maillet ou l'art de mettre au monde une oeuvre

Antonine Maillet chez elle, à Outremont
Photo: Jacques Grenier Antonine Maillet chez elle, à Outremont

Une petite dame en bleu ouvre la porte. Antonine Maillet sourit de ses yeux bleus perçants. Aucune fatuité chez cette écrivaine qui vit pourtant dans la rue qui porte son nom, à Outremont, et qui lance ces jours-ci un autre roman chez Leméac, Le Mystérieux Voyage de Rien.

À près de 80 ans, elle arrive de Moncton, où, tout récemment, on célébrait le 50e anniversaire de son premier livre, Pointe-aux-Coques. Des chercheurs de partout s'étaient réunis pour discuter de son oeuvre. Et l'Acadie voulait aussi lui témoigner sa reconnaissance de l'avoir, par ses ouvrages largement primés et traduits, «mise sur la carte».

La carte? Quelle carte? Au fait, l'Acadie, cédée aux Anglais par le traité d'Utrecht, en 1713, est-elle sur la carte?

Cette question, qu'Antonine Maillet a posée à sa mère alors qu'elle était toute petite, est à la source notamment d'un extrait de La Sagouine.

C'est lorsqu'une petite Québécoise, qui s'appelait à cette époque une «Canadienne française», est arrivée à la petite école de Bouctouche que fréquentait Antonine Maillet que celle-ci s'est mise à se poser des questions sur son identité. Je ne suis pas Canadienne- française parce que je ne suis pas Québécoise, avait-elle dit, je ne suis pas Canadienne anglaise non plus, alors moi, maman qu'est-ce que je suis?

Et sa mère lui avait répondu tu es Acadienne, hélas, mais c'est un pays qui n'existe plus. «Elle a dit: "T'es Acadienne, mais l'Acadie n'existe plus". Elle voulait dire qu'il n'y a plus de nationalité acadienne. Imaginez un enfant de cinq ans qui entend cela. Il ne comprend pas mais il enregistre une blessure. Et c'est cela qui est sorti dans La Sagouine», se souvient Antonine Maillet.

Ce sont en effet ces interrogations qu'Antonine Maillet devenue auteur a mises bien plus tard, dans la bouche de la Sagouine, le célèbre personnage de la pièce du même nom, écrite en 1971.

Sagouine, dit-elle, c'est un mot qu'elle a inventé, une sorte de mélange entre sagouin, qui désigne un homme sale, ou sargailloune, qui veut dire souillon. Des Sagouines, il y en avait beaucoup à Bouctouche, dans la jeunesse d'Antonine Maillet. Le village était en effet très clairement divisé entre deux classes sociales, se souvient-elle. D'un côté, une classe sociale plus aisée, dont Antonine Maillet faisait partie, avec son père et sa mère maîtres d'école, et de l'autre, «en bas d'la track», les gens plus pauvres, au parler populaire, dont fait partie la Sagouine, avec ses «j'avions», et ses «je pensions» et autres régionalismes.

«Leur niveau de langage me fascinait, mais aussi le type de personnes qu'ils étaient. Ils étaient libres, ils n'allaient ni à l'église ni à l'école. Ils n'étaient pas vraiment considérés comme des citoyens», dit-elle.

Les Sagouines, donc, avec leur parler particulier, étaient une source de fascination permanente pour la jeune Antonine Maillet, qui développe aussi une passion pour les langues. Plus tard, lorsqu'elle fera sa thèse de doctorat sur Rabelais et les traditions orales acadiennes, elle recensera pas moins de 500 mots tirés de l'oeuvre de Rabelais dans le parler populaire acadien.

C'est que Rabelais vient, comme les Acadiens originellement, du centre-ouest de la France, région notamment du Poitou-Charentes. Il utilise donc, comme eux, les mots «cobi», par exemple, pour cabossé, ou «hucher», pour crier.

Antonine Maillet se souvient par exemple de sa tante Madeleine, qui quelques jours avant sa mort, avait énoncé le proverbe: «Oignez le vilan, il vous poindra, Poignez le vilain, il vous oindra.» «J'étais été très étonnée de retrouver ce proverbe tel quel dans Rabelais!» dit-elle.

On trouve d'ailleurs, dans Le Mystérieux Voyage de Rien, quelques-uns de ces mots de l'ancien français que parlent les Acadiens. Et ce petit Rien, qui est en fait un être de fiction qui a échappé au contrôle de son auteur, a des connaissances bien poussées pour son petit âge! Il sait par exemple, comment faire le lien entre le mot «orge», utilisé en français, et le mot «barley», utilisé en anglais. C'est le mot «baillarge», ou «baillorge», utilisé couramment en Acadie, qui en est la source.

Le Mystérieux Voyage de Rien, c'est une aventure dans l'univers de la création. «Je dirais conte de la création, plutôt que conte philosophique», dit Mme Maillet.

En fait, Rien est un rien du tout, un enfant jamais né, qui sera récupéré par une écrivaine en mal d'inspiration, avant de s'échapper dans un tour du monde étourdissant, où il rencontrera notamment Personne et Quelqu'un.

Roman de la création, donc, qui fait aussi songer à une maternité. Il s'est d'ailleurs passé neuf mois, jour pour jour, entre le début et la fin de la rédaction de ce livre. «C'est un hasard, mais c'est un fait», dit l'auteur en entrevue, qui dit, de plus en plus, et à mesure que passent les années, être portée par l'urgence d'écrire des choses qui lui tiennent vraiment à coeur.

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Le Mystérieux Voyage de Rien

Antonine Maillet

Leméac

Montréal, 2008, 313 pages

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