Tête de Piotte

Le politologue Jean-Marc Piotte, depuis plus de quarante ans, a beaucoup analysé et critiqué la société québécoise et a milité ardemment pour la justice sociale, mais il n'a pas souvent livré ses sentiments. En publiant Un certain espoir (éditions Logiques), son essai le plus personnel à ce jour, il se propose justement de faire le lien entre son engagement intellectuel et son évolution intime. Sans pudeur mais avec délicatesse, il se raconte, traçant du même coup un portrait du Québec social et politique des cinquante dernières années. «Il me semblait nécessaire, avoue-t-il, de faire le point sur ma pensée politique et morale ainsi que sur son développement.»

Évoquant beaucoup sa mère qu'il a admirée, Piotte, naguère considéré comme le «père» du marxisme québécois, narre son enfance malheureuse à l'eau bénite. Nourri du Sermon sur la montagne et multipliant les neuvaines pour demander à Dieu de soulager ses frères et sa soeur malades, il espère au moins une justice dans l'au-delà. «Une famille qui prie est une famille unie», disait alors le cardinal Léger. «Nous sommes à l'époque très unis, à genoux et malheureux», réplique Piotte.

Jeune universitaire, il remet toutes ses croyances en question, perd la foi et se retrouve livré au néant. C'est la lecture de Marx qui le sauvera momentanément. «La haine envers la classe dominante et la solidarité de la classe ouvrière, pense-t-il alors, doivent remplacer l'amour du prochain, afin de pouvoir créer une société où l'amour et l'amitié seraient possibles.» Ce marxisme théorique, toutefois, frappera le mur du réel, c'est-à-dire les sociétés oppressives qui s'en réclament. «Totalement découragé, avoue Piotte, j'essaie de me suicider.» L'espoir communiste ne vaut pas mieux que l'illusion du Paradis qu'il devait remplacer. C'est en se réfugiant dans l'étude des grands philosophes et en devenant père, pour la joie du don, que l'intellectuel découvrira un nouveau sens à sa vie. L'enseignement, de même, qui est aussi don, entretiendra le feu chez lui.

Encore et toujours militant

Ce serait mal connaître Jean-Marc Piotte, toutefois, que de croire que ce parcours a éteint en lui le désir de justice sociale. «Ceux qui sacrifient leur famille à leur art, à leur profession ou à la politique, écrit-il, sont aussi insensés que ceux, plus nombreux, qui se limitent à leur petit cercle. Donner un sens à sa vie requiert de se sentir responsable à la fois de ce qui se produit dans la société et dans le monde.» Aussi, même s'il ne croit plus «à l'émergence d'un homme nouveau» tel que cela a été chanté par l'utopie communiste, Piotte n'a pas perdu le sens et le goût de la lutte. «Même si on ne sait plus comment l'engendrer», lance-t-il, il faut continuer de «lutter pour un autre monde». «Le temps, ajoute-t-il, est à la révolte, non à la révolution, non à la réforme.»

S'il se réjouit du fait que nous soyons sortis du Québec «intégriste» d'avant la Révolution tranquille, Piotte se désole toutefois devant le scepticisme qui affecte le Québec contemporain. Celui-ci n'est que le triste envers de celui-là. «L'intégriste, explique-t-il, dévalue la raison au nom de la foi, tandis que le sceptique nie les pouvoirs de la raison et considère que toute affirmation est objet de foi.» Nous sommes peut-être plus libres, donc, mais «cette liberté a été dévaluée, ramenée trop souvent à la capacité d'exprimer ses feelings» et de se perdre dans la distraction. Pourtant, la liberté, l'égalité et la rationalité méritent d'être défendues dans un monde livré à un marché qui les défigure.

Comment, cela dit, les défendre? Piotte n'a plus de réponses toutes faites. Rejetant l'économie de planification socialiste qui a échoué et la planification populaire d'inspiration anarchiste qui «est une utopie stérile», il retient toutefois, tout en soulignant à gros traits leurs limites, «les divers types de coopératives, les entreprises autogérées, les organismes créés dans le sillage de l'économie sociale et les sociétés d'État [qui] cherchent à limiter l'absolutisme du profit et de la productivité lié au marché et à l'entreprise privée [...]».

De nécessaires contre-pouvoirs

Piotte insiste aussi sur la nécessité des «contre-pouvoirs sociaux», malgré leurs ratés. C'est au syndicalisme, rappelle-t-il, que l'on doit les luttes pour un salaire décent, pour la sécurité d'emploi, pour un horaire de travail acceptable, pour la santé au travail et pour les assurances sociales. Aux prises avec une offensive patronale qui joue de la précarité du travail et de la délocalisation dans un souci de «flexibilité», les syndicats doivent réunir les travailleurs précaires et s'allier à leurs semblables du Sud, tout en se repolitisant, mais ils semblent réticents à le faire.

Piotte salue aussi la présence «incontournable» du féminisme, regrette le virage consommatoire du mouvement gai, souhaite un écologisme engagé mais non catastrophiste, encourage la lutte contre la discrimination des Premières Nations et des Noirs et trouve dans le courant altermondialiste un sain mouvement de «recommunautarisation du tissu social», tout en insistant sur le danger de repli qui le guette et sur l'urgence d'investir l'espace de la politique active.

Même s'il la présente comme un «État de droits oligarchiques», Piotte, et cela en surprendra plusieurs, reconnaît que la démocratie représentative «constitue actuellement le meilleur type d'État possible». La bourgeoisie y domine, certes, mais «le contre-pouvoir populaire» parvient néanmoins à s'y exercer. Des réformes (et voilà le réformisme qui revient), cela étant, s'imposent: réforme électorale, financement des partis, mandats écourtés et non renouvelables, élections à date fixe. Sur le plan international, il importe de faire pression en faveur du multilatéralisme pour contrer la puissance américaine.

Piotte décevra les souverainistes en se présentant comme un décrocheur de la question nationale. Après avoir voté Oui en 1980 et en 1995, il affirme ne pas vouloir d'un troisième référendum voué à l'échec et nuisible au Québec. De toute façon, une souveraineté portée par des défenseurs de l'ALENA et du déficit zéro ne l'intéresse pas, explique-t-il en oubliant de nous dire en quoi l'abandon de ce projet contribuera plus que sa poursuite à la justice sociale. Selon lui, le Québec peut protéger la langue française sans passer par la souveraineté. Il souhaiterait même que Québec solidaire défende «un statut particulier qui accorderait au Québec tous les pouvoirs culturels nécessaires à son développement», même s'il doute des chances de réussite de cette revendication. Résigné, Piotte? Bizarre, pour une semblable tête de pioche! Comme est surprenante aussi, de sa part, la reprise du cliché de droite selon lequel l'école publique actuelle défavorise les bons élèves. Il le regrette, mais semble y croire.

«Jeune, conclut-il, me heurtaient ces vieux désabusés qui prédisaient que je deviendrais comme eux. Je m'étais juré de garder vivants mes rêves de jeunesse. Évidemment, mes rêves n'ont plus l'éclat de jadis. Je ne crois plus à un paradis possible. Je ne privilégie plus nécessairement les mêmes voies. Mais j'ai conservé mon désir de changement social, ma croyance que le monde pourrait être meilleur, mes valeurs de liberté, de solidarité et d'équité.» Avec l'espoir de justice chevillé au coeur tout au long de son parcours, Jean-Marc Piotte n'a pas démérité.

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