L'entrevue - Le combat d'une vie

Maya Angelou. Photo: Ted Hellins
Photo: Maya Angelou. Photo: Ted Hellins

Maya Angelou était aux anges ce jour-là, même si, personnellement, elle appuyait Hillary Clinton depuis le début de la campagne à l'investiture démocrate américaine. La veille, Barack Obama était devenu candidat officiel de ce parti, béni en cela par l'ancien président Bill Clinton. Tout un exemple pour l'ensemble des Afro-Américains qui, jusqu'au milieu du XXe siècle, n'avaient même pas le droit de vote aux États-Unis.

«Notre pays fait la preuve qu'il est assez courageux pour sortir de l'ignorance», dit en entrevue cette activiste afro-américaine qui a connu Billie Holiday, Malcom X, Martin Luther King, et dont les éditions Les Allusifs viennent de traduire Tant que je serai noire, le quatrième des six volumes de son autobiographie. D'ailleurs, l'éditeur québécois s'apprête également à traduire le premier tome, Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage.

Après la convention démocrate des dernières semaines, Maya Angelou a bon espoir que Barack Obama puisse devenir le prochain président des États-Unis. «Avant la convention, je n'y croyais pas, à cause du racisme qui est tellement virulent aux États-Unis. Mais quand j'ai vu les délégués d'États comme la Géorgie ou la Caroline du Sud voter majoritairement pour Obama, ces hommes blancs parlant fort et joyeusement pour appuyer un homme noir, j'ai eu l'impression de voir un peu de lumière sur le monde. Cela montre au reste de la terre que les Américains ne sont pas tous éduqués mais qu'ils sont intelligents.»

Maya Angelou sait de quoi elle parle. À plus de 80 ans, elle a connu l'époque de la ségrégation et elle était déjà mère lorsque les Noirs de son pays ont obtenu le droit de fréquenter les hôtels des Blancs. Dans son autobiographie, elle raconte comment sa mère l'avait emmenée y prendre sa première chambre et comment elle avait fièrement traversé le hall du Desert Hotel, à Fresno, rempli de Blancs les regardant avec mépris.

«L'interdiction de l'hôtel aux personnes de couleur avait été levée à peine un mois auparavant. Pourtant, maman se comportait comme si elle le fréquentait depuis des années. À droite du comptoir, il y avait un escalier en colimaçon et un ascenseur autour duquel s'agglutinaient des congressistes, bouche bée», raconte-t-elle dans Tant que je serai noire.

Le Nord et le Sud

Née au Missouri, ayant vécu en Arkansas, elle déménagera ensuite à New York où elle exercera notamment les métiers de chanteuse et d'écrivaine, en plus de devenir responsable de la section nord de la Southern Christian Leadership Convention (SCLC), un organisme américain de défense des droits civils présidé par Martin Luther King. La SCLC a vu le jour après qu'une Noire, Rosa Parks, eut été arrêtée pour avoir refusé de céder sa place à un Blanc dans un autobus.

Lorsqu'on lui demande s'il y a toujours une grande différence quant au traitement des Noirs dans le nord et le sud des États-Unis, elle répond que le racisme prend différentes formes selon l'endroit.

«Dans le Sud, dit-elle, un Noir américain ne sera pas nécessairement apprécié, mais les gens vont admettre qu'il est là. Alors que dans le Nord, pour certaines personnes qui sont racistes, les Noirs deviennent invisibles. C'est comme s'ils n'existaient pas.»

Le Sud dont elle est issue, c'est celui, pas si ancien, où on lynchait les Noirs en les pendant aux arbres, comme l'évoque la terrible chanson Strange Fruit, que la chanteuse Billie Holiday a fredonnée elle-même aux oreilles du fils de Maya Angelou, Guy.

Mais aujourd'hui, il semble loin le temps où Martin Luther King lui-même se levait pour parler à la foule réunie dans une église de Harlem. «Le Sud dont nous avions le souvenir n'existait plus, disait-il, comme le rappelle Maya Angelou dans son livre. Il avait été remplacé par un nouveau Sud. Un Sud violent et hideux, un pays où nos frères et soeurs de race blanche étaient terrifiés à l'idée du changement, pourtant inévitable. Ils préféreraient gratter le sol du bout de leurs doigts sanguinolents et jeter leur document le plus précieux, la Déclaration d'indépendance, dans l'océan le plus profond, l'enterrer sous la plus haute montagne ou le brûler dans le brasier le plus incendiaire, tout cela plutôt que d'admettre la justice à la table du partage ou de lui faire une place dans une auberge déserte.»

À cette époque, Maya Angelou est déjà membre de la Harlem Writers League et organise un Cabaret de la liberté pour la SCLC. C'est le temps où New York vibre à la musique des grands jazzmen noirs que sont Duke Ellington ou Dizzy Gillespie, où la Sud-Africaine Miriam Makeba fait danser le monde et où l'écrivain James Baldwin tient «le pays dans le creux de sa main» avec La prochaine fois, le feu.

«L'été de 1960 fut celui du grand réveil, et tout le pays était en effervescence. Une naissance merveilleuse se préparait, et nous serions tous les parents dévoués de l'enfant tant attendu, qui s'appellerait Liberté», écrit-elle. La route est pourtant longue à parcourir. «Les éditeurs n'ont pas beaucoup d'égards pour les écrivains blancs, lui dit un membre de la Harlem Writers League, cité par Maya Angelou. Alors, imaginez un peu comme ils traitent les Noirs.»

Racisme ou sexisme?

Au cours de sa vie cependant, Maya Angelou a toujours refusé les généralisations excessives et fui les discussions où les Blancs étaient condamnés en bloc pour le triste destin des Noirs américains.

«Il y a des Blancs qui ont pris des risques, qui ont donné leur vie pour la défense des droits de la personne», rappelle-t-elle.

Celle qui a fait des recherches, notamment par l'ADN, pour découvrir qu'elle descendait du peuple Mende, en Afrique de l'Ouest, croit que cette quête des origines des Noirs américains n'est pas vaine. «Si on ne sait pas d'où l'on vient, on ne peut pas savoir où l'on va», dit-elle.

Elle ajoute d'ailleurs que de très nombreux Américains sont métissés, comme l'a été l'enfant de son arrière-grand-mère maternelle, qui a survécu à la guerre civile mais qui avait donné naissance à l'enfant de son ancien maître blanc, qui n'a par ailleurs jamais reconnu sa paternité.

Maya Angelou a aussi passé une bonne partie de sa vie en Afrique, en Égypte, où elle a fait du journalisme et suivi notamment son ancien mari, Vus Make, activiste sud-africain, et au Ghana. Dans son autobiographie, cette femme qui est devenue mère célibataire à 17 ans mentionne aussi les difficultés rencontrées par les femmes africaines pour s'émanciper, notamment de l'emprise de leur mari.

D'ailleurs, quand on lui demande si son principal combat est le racisme ou le sexisme, elle répond: «Cela dépend à quel moment de la journée vous me parlez, dit-elle. Le matin, cela peut être le sexisme, le soir, si j'ai envie d'aller danser, cela peut aussi être l'âgisme.»

Parce que la situation des Noirs américains n'est pas seulement morose. «Nous avons des gouverneurs et des sénateurs, nous avons des universités», dit-elle, ajoutant que chaque jour a ses succès et ses gloires, et surtout sa dose d'humour. Elle me laisse sur ces mots: «Je ne fais pas confiance aux gens qui ne savent pas rire.»

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Tant que je serai Noire

Maya Angelou, Traduit de l'anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Les Allusifs, Montréal, 2008, 368 pages

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