Sur le chemin

Jack Kerouac et sa compagne, Joyce Johnson, à Greewich Village, en 1957. Photo: Jerome Yulsman, Globe Photos
Photo: Jack Kerouac et sa compagne, Joyce Johnson, à Greewich Village, en 1957. Photo: Jerome Yulsman, Globe Photos

Sur le chemin, sous-titré On the Road, est le titre d'un roman de Jack Kerouac rédigé en français en 1952, qui vient d'être découvert à New York. Inédit et insoupçonné, le manuscrit dormait depuis plus d'un demi-siècle dans la noirceur des archives. Ce livre jette une lumière tout à fait nouvelle sur l'oeuvre de ce fils de Canadiens français, considéré comme l'un des écrivains les plus importants du XXe siècle. Il y a tout juste un an, Le Devoir avait révélé en primeur la découverte d'un premier roman et de plusieurs écrits français du célèbre écrivain. La nouvelle avait alors fait le tour du monde.

On savait Jack Kerouac fier de ses origines canadiennes françaises, mais on ignorait, jusqu'à tout récemment, que le célèbre écrivain américain avait créé une oeuvre littéraire dans sa langue maternelle. Sur le chemin, son deuxième roman, a été écrit en joual en décembre 1952, à Mexico. Il prouve désormais, hors de tout doute, la capacité de Kerouac de manier la langue québécoise, la langue de ses ancêtres.

Sur le chemin est un court roman d'une cinquantaine de pages. Il a été rédigé à la main dans un cahier de notes bon marché. Il raconte l'histoire fantastique d'un groupe d'hommes qui se donnent rendez-vous dans le Chinatown, à New York.

Kerouac avait déjà évoqué l'existence de ce roman dans une lettre qu'il avait écrite le 10 janvier 1953 à Neal Cassady, celui-là même qui lui a inspiré le fougueux personnage de Dean Moriarty dans le célèbre roman On the Road: «À Mexico, peu de temps après ton départ, j'ai écrit en cinq jours, en français, un roman sur toi et moi alors que nous étions enfants en 1935, où nous rencontrons Uncle Bill Ballon, ton père, mon père et quelques blondes sexy dans une chambre avec un Canadien français débauché ainsi qu'un vieux Model T Ford. Tu le liras imprimé un jour et tu riras. Il représente la solution pour les intrigues de On the Road, toutes les intrigues et je vais le soumettre dès que j'aurai fini de le traduire et de le dactylographier.»

Quelques jours plus tard, Kerouac, traduisit effectivement Sur le chemin. Le roman devint en anglais Old Bull in the Bowery. Ce texte demeure également inédit à ce jour.

Sur le chemin n'est pas une version française d'On the Road mais propose des thèmes récurants de l'oeuvre de Kerouac, tout en laissant concevoir que l'auteur n'aurait peut-être pas traduit en français son plus célèbre livre sous le titre de Sur la route.

Sur le chemin s'ouvre ainsi: «Dans l'mois d'Octobre 1935, y'arriva une machine du West, de Denver, sur le chemin pour New York. Dans la machine était Dean Pomeray, un soûlon; Dean Pomeray Jr. son ti fils de 9 ans et Rolfe Glendiver, son step son, 24. C'était un vieille Model T Ford, toutes les trois avaient leux yeux attachez sur le chemin dans la nuit à travers la windshield.» Le nom du personnage de Dean Pomeray est un pseudonyme utilisé pour parler de son bon ami Neal Cassady.

Dans le roman, Ti-Jean n'est autre que Kerouac lui-même. Il a 13 ans. Il est accompagné de son père, Léo, véritable nom du père de Kerouac. Ils quittent Boston en automobile pour New-York. Ils vont y rejoindre leurs amis afin de les aider à trouver un appartement: «C'était un gros nuit dans leur vies, c'était leur premier trip ensemble à New York, en machine; le père ava déjà venu ça Boston-New York boat, et une fois ça train; mais là c'était le gros chemin, le tapis noire actuelle de la ville.»

Autant la narration que les dialogues de Kerouac représentent une transcription de l'oralité. Comme ce fut le cas pour La nuit est ma femme, son premier roman écrit en joual, Kerouac rédige Sur le chemin dans un français très proche de la langue qu'il parlait durant son enfance à Lowell, une ville du Massachusetts où les immigrants canadiens français forment alors près du quart de la population.

Kerouac transforme le français, le met à sa main, change l'orthographe de certains mots et en invente d'autres afin de créer un joual musical et ludique qui apparaît, à bien des égards, unique dans la littérature francophone.

Le joual kérouakien réussit à traduire l'émotion qui habite tant le père que le fils dans cette grande aventure: «"On t've trouvera un tivoyage icite, on voirra si on peu aidez le vieux bum avec son kid, ont l'air à jamais v'nu, c'est des parents, on bavassera un peu, on mangera tet'ben un ti-feed, et moé pi tué on s'enala a Times Square voire des shows. Les burlesc pis les vodville show pi les nouveaux portra pi ils disent qu'y a des portras français — ça sera beau en voire un porta en francais. Ça faira braillez les yeux voire un tite scène avec les amants sur le lit, Marie-Louise m'a contez ca, ca a vue un a Boston - Bon ma ton ti drap alentours de tes genoux la pis d'or si té capable - m'ava drivez droite a New York pis je parle pu." Et le tigas dorma dans machine de l'éternité noire, que son père conducta à travers de la nuit.» Tout comme il le fait dans son oeuvre en anglais, Kerouac vise avant tout à créer une littérature basée sur les sons, l'énergie et l'authenticité du langage de la rue.

Un Canadien français à Manhattan

Les deux voitures au coeur de Sur le chemin arrivent finalement à destination. Les hommes se sont donné rendez-vous dans un bar miteux du Chinatown où les attend Old Bull Balloon. Ce personnage est fortement inspiré d'un ami de Kerouac, l'écrivain William Burroughs, qui, dans On the Road, est présenté sous le pseudonyme d'Old Bull Lee. Tout droit sorti de l'imagination de Kerouac, la rencontre entre ces différents hommes n'a bien sûr jamais eu lieu, fait assez inusité dans l'oeuvre très autobiographique de l'auteur.

Lassés d'attendre Omer, ce Canadien français qui doit les rejoindre à New York, les hommes commencent à boire et à jouer aux cartes. Pendant ce temps, Omer, sous l'effet des amphétamines, une drogue que consommait beaucoup Kerouac à l'époque de la rédaction de ce roman, délire dans un appartement. Le lecteur ne sait trop si ce que le personnage voit est vrai ou non: le voilà qui parle à une femme nue, s'imagine voir des squelettes et se croit même, pendant un moment, transporté en Russie...

Le roman se termine dans une confusion totale, alors que tous, sauf Léo et son fils, repartent chez eux. De son côté, le jeune Ti-Jean observe son père, qui continue de boire et de jouer aux cartes avec des Chinois et des Noirs du quartier: «Le pauvre tigas ava pas mangé d'la journée, son père avait eu une coupole de drinks et ne pensa pas manger comme a coutume, et Ti-Jean le suiva dans ça, dans leur aventure.»

Le grand tour de force de Sur le chemin est de faire rencontrer deux Kerouac: l'enfant de 1935 et l'homme de 1952 tant que le Franco-Américain et le Beatnick. C'est aussi le seul texte d'importance de Kerouac à avoir été écrit d'abord en français avant d'être traduit par l'auteur en anglais.



De Mexico à Montréal

En décembre 1952, lorsqu'il rédige Sur le chemin, Kerouac vient rejoindre à Mexico son vieil ami William Burroughs. Collectionnant alors les lettres de refus des éditeurs, il ne peut que constater que sa carrière d'écrivain est un lamentable échec. Il persévère néanmoins et écrit nuit et jour les romans qui formeront la grande Légende des Duluoz, nom qu'il donne à l'oeuvre autobiographique qu'il est en train de bâtir.

En 1951, en début d'année, Kerouac rédige en français La nuit est ma femme. Quelques jours plus tard, en avril 1951, il plonge frénétiquement dans l'écriture de son chef-d'oeuvre On the Road, qu'il écrit en trois semaines sur un énorme rouleau de papier.

En juillet de l'année suivante, il écrit dans les toilettes de l'appartement de son ami junkie William Burroughs Doctor Sax, l'un de ses romans les plus canadiens-français. En décembre 1952, après avoir travaillé quelques mois sur les chemins de fer de la région de Los Angeles avec Neil Cassady, Kerouac se lance dans la rédaction de son autre roman français, Sur le chemin.

Kerouac a alors 30 ans, brûle la chandelle par les deux bouts et sent que la fin de sa grande période de voyages pointe à l'horizon. Il désire retrouver le calme et la quiétude de sa vie familiale et il rêve du Québec.

À son retour New York, il écrit à Neal et Carolyn Cassady: «New York est formidable, j'aime l'hiver, les tempêtes, la neige, les longues marches en bottes. J'irai vivre au Canada français éventuellement avec Mémère, et le ferai pour les tempêtes et la santé que j'y trouverai.»

En mars 1953, Kerouac se rend même à Montréal, où il note dans un de ses cahiers: «Montréal (dans une "taverne"): Montréal est mon paradis. Ils m'ont presque refusé l'entrée. Restaurant de gare de San Francisco combiné avec une taverne de paysans de Mexico + Lowell - O Thank's Lord.» Visiblement, Kerouac se sentait bien chez lui au Québec.

***

neigenoire@hotmail.com
14 commentaires
  • André Loiseau - Abonné 4 septembre 2008 01 h 53

    Accolade

    On l'embrasse tous bien fort.
    Je le revois au sel de la semaine.
    Il est mort en essayant de se payer un wagon de marchandise
    en plein élan, comme il le faisait autrefois... alors que, comme d'habitude devant l'inhabituel, les éditeurs refusaient ses manuscrits de débutants...
    Il était lui-même et avait soif de le raconter, sans honte ni complexe, sans désespoir...peut-être.

  • andré michaud - Inscrit 4 septembre 2008 08 h 11

    Curiosité en joual

    Durant ma jeunesse j'ai dévoré les livres de Kerouac. Je serai curieux de lire ce mini volume écrit en joual (la vrai langue des québécois), mêm si je trouve pénible de lire en joual (avez-vous dèjà essayé de lire des monologues de Yvon Deschamps?)

  • Yvon - Inscrit 4 septembre 2008 08 h 41

    Please no...

    «Dans l'mois d'Octobre 1935, y'arriva une machine du West, de Denver, sur le chemin pour New York. Dans la machine était Dean Pomeray, un soûlon; Dean Pomeray Jr. son ti fils de 9 ans et Rolfe Glendiver, son step son, 24. C'était un vieille Model T Ford, toutes les trois avaient leux yeux attachez sur le chemin dans la nuit à travers la windshield.» S'il avait fait la même chose avec « On the road », on n'aurait jamais connu Kerouac comme tant de grands écrivains inconnus. Etre inconnu n'empêche pas d'être un grand écrivain. Voyez G Navel, un immense écrivain français, tout comme F. Augerias ou L. Dietrich parmi tant d'autres), on le voit aussi avec les classiques... Dire que c'est écrit en français, c'est exagéré ou alors on ne sait pas de quel français il s'agit. Ce qui est certain, c'est que cela ressemble plus a du créole, du bon vieux créole aux mots venus de France. C'est loin du français tel que nous devrions le lire ou le parler. Cette récupération de Kerouac comme auteur québécois, ce qu'il n'est pas et ne peut l'être, lui enlève la possibilité d'être un écrivain universel d'Amérique du Nord ou de le rester. Ses thématiques sont facilement repérables dans la mythologie américaine, très peu québécoise. Son souci de trouver une place et de lancer ses origines canadienne-françaises, non québécoises puisque ca n'existait pas encore a cette époque comme on l'entend de nos jours, est venu du fait qu'il fallait qu'il trouve une certaine place dans la vie qu'il menait. Il n'est pas non plus certain en lisant le dernier paragraphe cité concernant Montréal que « visiblement », il se sentait bien au Québec : « En mars 1953, Kerouac se rend même à Montréal, où il note dans un de ses cahiers: «Montréal (dans une "taverne"): Montréal est mon paradis. Ils m'ont presque refusé l'entrée. Restaurant de gare de San Francisco combiné avec une taverne de paysans de Mexico + Lowell - O Thank's Lord.» » D'un point de vue herméneutique, Umberto Eco, Blanchot ou P Ricoeur (etc.) pourraient se tirer les cheveux. Le joual est un dialecte a consonance française mais n'est pas du français. Les américains viennent de partout mais restent américains puisque c'est la définition de l'Amérique de mettre tout le monde au même niveau comme John Ford est un cinéaste américain non irlandais ainsi que John Wayne. Ce n'est pas nécessairement l'origine qui compte. C'est ce que nous pourrions dire de Kerouac aussi, qu'il n'y a pas d'identité mais seulement des possibilités d'identité. C'est pour cela que Kerouac est universel. Ne l'enfermez pas dans une identité qui le ferait vite oublier du reste du monde car en joual, il ne vaut rien mais en anglais, c'est un auteur important. Voyez son héritage littéraire.

    Montréal aurait été un mélange de ville (San Francisco) et de paysans. Ce qui fait qu'un homme tel que lui ne pouvait qu'être regarde de travers dans Montréal, ville/village, urbain/champs. Dommage que sur son dos, il faille bouleverser cette belle oeuvre universelle que tout le monde se devrait de lire. Auteur français, non ; auteur américain, oui et génial de surcroit. Quand la littérature frise la récupération, cela commence à être sa fin. Voyez dans l'ex-URSS ce qui se passa ou d'autres pays nationalistes aux yeux bornés (bernés ?) et sans ouvertures. Laissons Kerouac être Kerouac, c'est comme cela que nous l'aimons. Autrement dit, si on vous comprend, Virgile était grec non latin. Demandez-le à Broch ou Kundera.

  • Leroy K. May - Inscrit 4 septembre 2008 09 h 35

    De l'oralité

    Même si le commentaire de monsieur Montoya est très juste (laissons Kerouac être Jack Kerouac, le grand auteur américain, et non ti-Jean), je trouve intéressant de voir une autre facette de son oeuvre qui, même si elle est loin de rejoindre le génie de sa prose américaine, montre bien ses origines, à St-Henri.

    Peut-être est-ce parce qu'un côté de ma famille y a grandi, mais je reconnais l'accent, les expressions de l'époque et même si on ne peut pas considérer ce microroman comme un chef-d'oeuvre, il n'empêche qu'il pique la curiosité.

    L'oralité est-elle moins littéraire? Discutable.

    Je trouve également fascinant que l'oeuvre posthume de Kerouac continue à s'élargir. D'être fier que Kerouac ait des origines canadiennes-françaises (car comme le précise monsieur Montoya, les Québécois, ça n'existait pas dans les années 50), c'est une chose. Mais de vouloir l'assimiler à notre littérature par manque de grands auteurs (peut-être?), il y a un pas à ne pas franchir.

  • François Caron - Abonné 4 septembre 2008 11 h 33

    @ Citoyen Montoya (Encore !!!)

    Cher, cher, cher Citoyen Montoya !

    Je sais que je m'expose à une réponse dont je n'apprécierai pas nécessairement la teneur, mais Vous avez le don de provoquer chez moi une crise d'urticaire nationaleuse au contact de votre critique proverbiale face au fait canadien-français en Amérique.

    Effectivement je conviens avec vous que le français de Kerouac n'est pas montrable en famille et ne devrait pas être publié sans une mise ne contexte rigoureuse et bien appuyée historiquement.

    Mais sachez que ce français bâtard, ce créole, ce joual New England Style est le seul qu'il ait pu apprendre de parents pauvres émigrés d'un milieu pauvre agricole et rural vers un milieu tout aussi pauvre, mais urbain où l'aliénation de la force de travail et l'exploitation de ces Mexicains du Nord se faisait dans la langue du Vainqueur, de l'Envahisseur.

    Ce peu de français acquis, ce français de piêtre qualité dénote d'une espèce de résistance au déni de l'existence par l'Autre, et se rappeler d'où l'on vient ne devrait pas être un péché; rappeler constamment d'où l'on vient cependant, directement ou pas, dénote d'une insécurité et d'une indéfinition de l'identité dans le pays d'accueil qui ne se corrige qu'en apprenant sa langue vernaculaire parlée par les masses populaires.

    Kerouac se questionnait sur la sienne d'identité, et c'est le lot de la plupart des HumainEs, n'en doutez pas.

    Ces ancêtres dont Kerouac et Nous descendons avaient cette langue en héritage, mais le patient travail de sape des Envahisseurs par l'imposition de leur langue et l'opression qui s'en suivit (dans le XIXème siècle, notamment) est une raison puissante pour expliquer l'érosion de la qualité du français parlé dans les mileux ruraux de la colonie britannique de Sa Majesté.

    C'est cette langue que nous connaissons, nous entendons et comprenons sans problème au contact de nos aïeux ou de nos compatriotes des régions.

    J'ai le bonheur d'avoir de la parenté à Baie-Saint-Paul, où le français parlé émaillé d'expressions régionales est le creuset de celui parlé par nos compatriotes du Saguenay-Lac-St-Jean, descendantEs des colons montés de Baie-St-Paul, mais là bien sûr je ne vous apprends rien.

    Je veux donc vous dire que si j'entends des scories de français dans le parler créole et que je le comprends, c'est du français pauvre, mais du français quand même, et c'est une preuve que la surviviance du français en Amérique passe par une solidarité culturelle indéfectible avec les Cajuns, les Cadiens, les Fransakois, les Manitobains, les Ontarois, les Albertois, les Vancouverois, les Terr-Neufviens, les Antillais et tous les expatriéEs économiques, scientifiques ou culturels.

    Une deuxième langue est si difficile à acquérir, et je ne vous demande pas de parler le joual couramment, mais bien de le lire, le comprendre par-delà les difficultées lexicales et syntaxiques et l'apprécier dans son contexte historique et social et surtout pas d'en faire un objet désincarné de curiosité folklorique.

    Ce qui me fait dire en conclusion que Kerouac a toujours été des Nôtres, bien qu'ils soit né Américain,et bien que son français soit bancal au possible, parce que je le comprends dans son oralité et je ne juge pas de ses difficultés d'apprentissage.

    De là a vouloir le récupérer comme écrivain québécois, c'est là un pas, à la suite de votre néanmoins brillante analyse littéraire, pour lequel je me ferai un plaisir de m'empresser de vous accompagner pour ne pas franchir.