Entretien - Les vies successives de Minou Petrowski

Minou Petrowski montre une photo de la maison où elle est née, à Nice.
Photo: Jacques Grenier Minou Petrowski montre une photo de la maison où elle est née, à Nice.

Passionnée, râleuse, émouvante, unique, alliée des stars, Minou Petrowski a marqué du sceau de sa personnalité notre paysage médiatique. Mais voici qu'aujourd'hui elle révèle ses failles, aborde ses vies successives, son amour des acteurs et de la fiction, ses flambées amoureuses, dans son autobiographie Prends-moi dans tes bras.

Chose certaine: ses souliers, comme ceux du poète, ont beaucoup voyagé, entre Nice et Montréal, avec la guerre en toile de fond d'une adolescence marquée par une identité fuyante. C'est le flot changeant des époques qui coule en filigrane de son autobiographie. Le Saint-Germain-des-Prés de la vague existentialiste, le Québec, les années au service de Radio-Canada, son rapport aux artistes interviewés, à l'amour, à la maternité. Aussi, la passion amoureuse et l'angoisse du néant, les voyages, le Festival de Cannes qui nourrissait tous ses fantasmes de glamour et

de cinéphilie.

Cinq ans qu'elle a passé sur ses mémoires, Minou Petrowski, planchant sur douze versions. «La maison d'édition française Robert Laffont, qui devait me publier, n'était jamais satisfaite [le livre a changé de mains pour être repris par VLB]. Mais au fil des versions, j'ai amélioré mon récit.» Elle dit devoir à l'écrivain Louis Gauthier l'idée de suivre l'ordre chronologique de son existence plutôt que de chevaucher les temps. «Afin qu'on puisse sentir le passage des époques, j'ai entrepris d'écrire tout au présent. Alors, les images se sont mises à affluer comme autant de souvenirs.» La romancière française Catherine Pancol l'a beaucoup conseillée et épaulée.

Le mystère des origines

L'autobiographie abordera aussi les premières années de Nathalie, laissée en France pendant cinq ans à la garde de sa grand-mère paternelle. «Je ne pouvais l'élever dans ma chambre de bonne à Paris et aussi, j'étais si jeune et avec une telle soif d'expériences», admet la mère de la journaliste. Nathalie ne retrouvera ses parents qu'à Ottawa, où ils avaient immigré avant de vivre à Montréal. Ils lui donneront, dix ans après sa naissance, un frère: Boris.

Élevée à Nice dans une clinique médicale et une maternité de luxe, Minou Petrowski, enfant, découvre une lettre adressée à celle qu'elle croit être sa mère. «J'avais six ans à peine lorsque je suis morte», écrit-elle en incipit du livre. Ce jour-là, elle apprend que ses véritables parents l'ont abandonnée et qu'une pension est versée pour son éducation. «Je ne pouvais ni l'accepter ni demander d'explications. Muette, j'ai perdu mon bonheur de vivre. Ce fut pour moi un viol psychologique.»

Tout le livre témoignera du choc, jamais résorbé, de l'abandon et du mystère des origines de celle qui s'est sentie comme une enfant abusée. «Je ne voulais pas être Juive, confesse-t-elle. C'est difficile à comprendre aujourd'hui, mais j'ai vécu toute jeune la montée de l'antisémitisme, puis des dénonciations pendant la guerre. La perspective d'être Juive me terrifiait.»

Dans sa clinique de luxe niçoise et dans la rue, enfant, elle écoute parler les adultes, connaît leurs petites malhonnêtetés, découvre avec fascination l'univers des Russes blancs, qui avaient vécu dans la cour du tsar. À Nice, ceux-ci se voyaient relégués au rang de chauffeur de taxi, d'ébéniste ou d'infirmière. «Mais dès qu'ils enlevaient leurs tabliers pour revêtir leurs anciens atours, ils retrouvaient leur gloire. J'ai appris d'eux que la pauvreté n'entamait en rien la vraie noblesse.»

Durant la guerre, elle a peur et faim, mais la vie continue. «On se baignait aussi.» Dès 16 ans, Minou gagne son indépendance, file à Paris quatre ans plus tard, connaît la vie de bohème tissée de misère et de culture.

Prends-moi dans tes bras parle aussi beaucoup de son grand amour de jeunesse, Jacques, des déboires conjugaux et de sa dernière passion amoureuse: Louis, l'amant beaucoup plus jeune, qui lui a appris à s'abandonner.

Un exorcisme

Elle perçoit son livre comme une oeuvre sur l'identité, mais aussi comme une thérapie personnelle et un exorcisme. «Ma vie, je l'ai beaucoup vécue par procuration, dans mes rencontres avec les artistes par exemple, les acteurs surtout. La fiction est pour moi plus importante que la réalité. Les films, les livres et les créateurs m'ont sauvée.»

De fait, la seconde partie du livre accorde une grande place aux entrevues avec les étoiles du cinéma. «Je ne me voyais pas comme une journaliste, mais comme une personne qui jouait dans un scénario de fiction avec les gens que j'interviewais. Auprès d'eux, on dirait que ma quête d'identité trouve son sens. Je deviens alors quelqu'un. C'est comme mon amour du luxe, il m'a permis de survivre, de rêver.»

Après les 40 ans passés à Radio-Canada, comme reporter, critique, intervieweuse, et une nature de cigale qui l'a laissée sans économies, elle fait aujourd'hui de la figuration, surtout dans le feuilleton Virginie. «Un figurant est tellement rien que l'envie d'écrire m'est venue pour enfin exister», explique-t-elle. Minou Petrowski avait déjà écrit des romans et un recueil de nouvelles dans les années 60 et 70, mais elle s'est consacrée ensuite à la télé et à la radio. «Quand Nathalie est devenue journaliste, son style était tellement vivant que j'ai décidé de lui laisser la place à l'écriture. J'avais peur qu'on nous compare. Et puis la vie de famille, le travail à Radio-Canada, ce lieu d'apprentissage constant, ont pris alors tout mon temps.»

Aujourd'hui, à 76 ans, elle regarde sa vie, constate qu'elle est celle d'une femme libre. «Si je voulais transmettre quelque chose au lecteur, conclut Minou Petrowski, ce serait que la fragilité et la sensibilité extrêmes n'empêchent pas de survivre. Seule importe la beauté du monde.»