Éducation - L'école: formation ou formatage?

Tel que définit par l'auteur, le Veau d'or représente le culte des valeurs mis en avant par la mondialisation financière: «la séduction de l'or devenu argent, l'exacerbation des pulsions, le reniement de l'esprit». Ainsi, il symboliserait le culte des marques longuement décrit dans le No Logo de Naomi Klein. Il serait l'idole de la consommation standardisée du Mcworld dénoncée par Benjamin Barber. Plus grave, il serait aujourd'hui, selon Coulon, le principal meurtrier de l'esprit critique, de la rationalité, de la liberté et de la culture.

En Europe, depuis la fin des années 80, un des plus puissants lobbies patronaux du Vieux Continent, la Table ronde des industriels européens (TREI), fait pression pour une privatisation de l'enseignement. En 2000, on estimait que les dépenses éducatives mondiales représentaient deux mille milliards de dollars, soit un vingtième du PIB planétaire. Évidemment, plusieurs industriels veulent leur part du «marché de l'éducation».

Le proviseur évoque deux raisons pour expliquer l'intérêt de ceux-ci: le monde scolaire est peuplé de futurs consommateurs et l'argent que les États investissent dans l'éducation devrait plutôt profiter au marché boursier. Dans un rapport publié en 1989 sous le titre de Éducation et compétence en Europe, la TREI affichait officiellement et sans pudeur ses couleurs: «L'éducation et la formation sont considérées comme des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l'entreprise [...]. L'industrie n'a qu'une très faible influence sur les programmes enseignés [...]. Les enseignants ont une compréhension insuffisante de l'environnement économique, des affaires et de la notion de profit.» Dangereux? Jacques de Coulon s'interroge sérieusement.

«Quelle société sommes-nous en train de préparer? Un monde de singes consommateurs parfaitement conformes aux intérêts du marché [...]? J'en appelle donc à un esprit de révolte: il faut secouer le cocotier pour que nos primates deviennent des hommes capables de réfléchir.» Et ce rôle de «secoueur de cocotier» reviendrait, selon lui, aux écoles. Originalement, ne s'agit-il pas de lieux où on forme les esprits critiques? Pour Coulon, c'est aux enseignants d'inciter leurs étudiants à réfléchir sérieusement sur eux-mêmes et sur l'influence de leur environnement sur leurs comportements. «Le rôle du professeur est donc de susciter des questions de la part de ses élèves, quitte à les bousculer en les provoquant.»

Dans un vocable emprunté aux récits bibliques — la métaphore du Veau d'or oblige —, Coulon dénonce «la philosophie du Testament néolibéral», «la religion mondiale du marché», «le culte des pulsions» et des désirs, la présence surabondante des «mini temples» de Coca Cola dans les couloirs de nombreux collèges et le développement de l'enseignement à distance. Si ses arguments, lorsqu'il aborde les questions de finances, sont malheureusement trop peu développés, son expérience sur le terrain lui permet de faire découvrir au lecteur la réalité vécue au quotidien à l'intérieur des établissements scolaires. Néanmoins, une chose est certaine, Jacques de Coulon arrive à soulever un questionnement qui, malgré sa simplicité, est essentiel et vital pour l'ensemble des sociétés: «L'école doit-elle rester un lieu de croissance pour l'esprit ou devenir l'antichambre du marché? Telle est la question. Formation ou formatage?»

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