Une lettre et ses mille usages

Source Sophie Calle
Photo: Source Sophie Calle

Tricheur, menteur, peu cavalier. Puis égocentrique et narcissique, selon une avocate. Un beau parleur et un manipulateur qu'il faut fuir, «impérativement», aux yeux d'une psy. L'experte des droits des femmes, elle, le qualifie de «macho pur sucre», alors que la commissaire de police considère qu'il a une «attitude largement répandue parmi les mâles français». Mais la meilleure synthèse vient d'une ado: «Il se la pète!», écrit-elle en message texte.

Bref, cet homme, qui a eu le malheur d'écrire une lettre de rupture un peu présomptueuse à son amante — l'artiste Sophie Calle —, en voit de toutes les couleurs. Sa missive a déclenché une oeuvre d'art qui, pour son plus grand malheur (ou bonheur, puisqu'il souffre d'égocentrisme), sème l'enthousiasme. Ses derniers mots — «prenez soin de vous», écrit-il à son ex — sont devenus le titre de cette expérience artistique qui fait escale jusqu'en octobre à Montréal.

C'est un formidable coup que réussit DHC/ART, la jeune fondation en art contemporain du Vieux-Montréal, en attirant Prenez soin de vous. Drôle et touchant, le projet n'est pas tant un roman-savon qu'une complainte sociale. Et puis c'est la toute première fois que Calle expose ici, sauf erreur et excepté cette réunion d'artistes français vite oubliée (Regards croisés, Musée d'art contemporain, 2001).

Présenté en première nord-américaine, et pour la troisième fois seulement (après la Biennale de Venise 2007 et à Paris, à la Bibliothèque nationale de France), Prenez soin de vous arrive précédé d'un accueil très favorable. Ceux qui l'ont vu à Venise pourront vous dire que la présentation montréalaise n'a rien de remâché. Même que l'oeuvre peut être davantage appréciée: ici, sans le contexte événementiel et démesuré d'une biennale, aucune pression ne pèse sur le visiteur-consommateur d'art.

Cent cinq femmes, une perruche et deux marionnettes — que des voix féminines, aucune masculine — se sont prêtées au jeu auquel les a conviées Sophie Calle. Elles devaient décortiquer la lettre à sa place, l'analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. Il y a autant d'interprétations que d'interprètes — celles-ci sont issues de tous les milieux, de la recherche en lexicométrie à la chanson électro-andalouse.

On note une forte tendance pour la fabulation, au point où l'on se demande jusqu'à quel point toute cette histoire autobiographique n'est pas mise en scène. On reste dans l'ambiguïté, et c'est tant mieux si ce courrier virtuel mène une Marie Desplechin à pondre un livre, adaptation du conte folklorique La Plume du diable. Son texte est un véritable bijou, tout comme celui d'une autre auteure, la «romancière parolière» Marie Nimier, qui transpose tout ça en monologue pour le métro.

Îuvre multipartite, dont le poumon et la raison d'être sont cette simple lettre de rupture, Prenez soin de vous se déploie à travers les nombreuses salles comme autant de feuilles d'un volumineux livre. Ou comme autant de courriels, puisque son point de départ est un courrier électronique. Un à un, paisiblement. Et pourtant, il y a un aspect démesuré à l'ensemble — pour tout lire et tout voir, il faudrait sans doute une journée entière.

Connue pour ses projets mêlant (sa) vie privée et vie publique, documents véridiques et pièces aux origines douteuses, Sophie Calle signe des oeuvres complexes, à plusieurs niveaux et éléments. Elle est souvent au coeur de son oeuvre, mais on ne la voit que très rarement. Son travail prend souvent la forme d'une enquête, d'un jeu mystère, puisant autant du côté de l'image que du côté du texte, de l'objet que du son. Chez Calle, érotisme et pudeur se confondent, comme dans cette nouvelle installation.

Par essence littéraire, Prenez soin de vous n'est pas moins doté d'une forte expression visuelle, rigoureusement appliquée d'une femme à l'autre. Le portrait photo de chacune se dédouble, ou dans une vidéo (le cas des Jeanne Moreau et autres Peaches, artistes de la scène ou de l'écran), ou dans un cahier plastifié (le cas des écrivaines et autres professionnelles).

Impressionnant, ce Prenez soin de vous. Malgré sa démesure, il ne s'empiète pas, se répétant à peine. Malgré le ton prévisible — que fait la tireuse à la carabine? Elle crible la lettre de balles —, il n'est pas fait que de clichés.

Il y a mille façons de visiter cette oeuvre-expo, sans fil narratif. Elle ne se dévoile pas de manière linéaire, n'a ni porte d'entrée ni point final. Dans le bâtiment principal, on nous suggère d'entamer la visite à partir du quatrième étage, alors que le texte vu et revu par une correctrice aurait très bien pu servir d'intro. Mais l'artiste n'a pas voulu nous livrer tout d'un coup. Et c'est bien ainsi.

La lettre à l'origine de cette aventure? On finit par l'apprendre par coeur, même si elle n'est que très rarement affichée de manière ostensible. On en perçoit des bouts ici, des extraits là, et quand on arrive à la consultante en matière de savoir-vivre, on se marre tellement le texte décortiqué a déjà un goût d'air connu.

Cette chère dame, Aliette Eicher, comtesse de Toggenburg (excusez du peu!), commente chacune des phrases de l'auteur et ne se gêne pas pour le ridiculiser. On regrette presque que la lettre ne fasse qu'une page.

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Collaborateur du Devoir

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Prenez soin de vous

Sophie Calle

DHC/ART, 451, rue Saint-Jean

Jusqu'au 19 octobre