Popol Vuh - L'Antiquité américaine

Pierre DesRuisseaux a beaucoup vécu pour la poésie. Il en a écrit, en a traduit. Il a saisi la poésie de l'air du temps en publiant, le premier, des proverbes et des expressions québécoises. Parti, dans les années 70, en scooter, glaner en quelques saisons la culture populaire du Québec, de l'Abitibi aux Cantons-de-l'Est, il en a tiré le Dictionnaire des expressions québécoises (BQ), son Dictionnaire des croyances et des superstitions du Québec (Tryptique), celui des proverbes québécois (Typo) et bien d'autres ouvrages encore.

Il a cofondé une maison d'édition (Triptyque) et une revue de littérature (Moebius). Il a traduit des poètes anglophones québécois et canadiens, de A. M. Klein à Margaret Atwood. Des Indiens d'Amérique du Nord-Est, il a traduit les Hymnes à la grande Terre, des chants, des poèmes, des textes rituels (Tryptique-Castor Astral). Il vient de publier un onzième recueil de poésie à L'Hexagone, intitulé Journal du dedans.


Et durant tout ce temps où il collectait et publiait les histoires d'ici, où il déterrait la culture populaire québécoise, Pierre DesRuisseaux était fasciné par l'Amérique centrale. Il le vivait comme un appel, ce qui l'a sans doute mené à choisir comme conjointe une Salvadorienne, Daisy Amaya.


C'est avec elle d'ailleurs que Pierre DesRuisseaux signe sa dernière traduction du Pop Wooh, ou Popol Vuh, livre du temps, l'histoire sacrée des Mayas quichés, paru chez Triptyque. Le Popol Vuh est une sorte de Bible précolombienne, issue de l'Antiquité américaine et relatant une histoire des Mayas quichés, avec ses mythes de création du monde, son épopée, ses amours et ses fraternités, ses déchirures. Un récit des origines comme il s'en trouve dans toutes les cultures, avec ses naissances mystérieuses, ses résurrections, ses divinités et leurs colères, leurs joies.


Dans l'imaginaire maya, les dieux, c'est-à-dire Tzacol, le Créateur, Bitol, le Concepteur, Alom, la Mère, Qaholom, le Père, et leur nombreuse parenté, durent s'y prendre à plusieurs reprises pour créer l'homme. «Qu'ils viennent à la vie», avaient dit les divinités en parlant des hommes. La première fois, ce sont de vulgaires petits pantins de bois, rampant, marchant à quatre pattes, qui avaient vu le jour.


«Nulle sueur, les joues sèches, leurs visages étaient comme de purs masques, leurs jambes étaient raides et les muscles de leurs bras s'entrechoquaient», dit le texte. Impuissants, mal aimés, mauvais, ils furent anéantis. Sans ménagements.


«Un déluge s'est abattu du Ciel. L'aigle arracheur d'yeux leur a arraché les yeux. Est venu Camalotz, la chauve-souris meurtrière, qui leur a coupé la tête. Est venu Cotz Baslam, le jaguar menaçant, qui a dévoré leur chair. Est venu Tucum Balam, le jaguar enragé, qui les a broyés et réduits en poussière», dit le texte. Selon le Popol Vuh, il ne resterait de cette espèce que des sagouins, ou ouistitis, ces petits singes à longue queue que l'on trouve en Amérique du Sud.


Finalement, c'est de maïs que seront faits les hommes et les femmes, comme le relate le quatrième récit de la création. D'abord presque surhumains, ils savaient tout, voyaient l'infiniment petit comme l'infiniment grand. Mais les dieux étaient mécontents de cela. Ils ne voulaient pas faire l'homme semblable à eux-mêmes. Ils ont donc «tenté de corriger leur oeuvre, leur création. Les yeux des humains ont été embués par l'esprit du Ciel. Ils ont été aveuglés comme si l'on avait soufflé à la surface d'un miroir. Leurs yeux ont été obscurcis de sorte qu'ils ne pouvaient voir qu'autour d'eux, ils ne voyaient que l'endroit où ils étaient», dit le Popol Vuh. Ainsi sont nés «nos premiers parents par l'Esprit du Ciel, l'Esprit de la Terre».


On s'étonnera de trouver dans ce texte certaines parentés avec la Bible, par exemple. Une jeune fille du nom de Xquic est fécondée sans relation sexuelle par la tête de Hun Ahpu, Seigneur Tireur à la Sarbacane. Et ce dernier ressuscite, après avoir été traqué par ses ennemis et précipité dans un bûcher.


«Il y a une espèce de lien entre les différentes traditions, explique DesRuisseaux. Cela vient de l'inconscient collectif.»


Cette nouvelle traduction du Pop Wooh par Pierre DesRuisseaux intègre la notion d'Inframonde, ce passage obligé au moment de la mort. Cette portion de l'univers était absente de la première traduction faite par DesRuisseaux en 1987.


«Depuis [la première traduction], d'autres gens d'origine maya-quichée ont fourni leur interprétation», précise-t-il. La nouvelle version française qu'il signe ajoute le fruit de ce nouvel échange.


Car la version écrite la plus ancienne du Popol Vuh est en fait signée d'un moine dominicain espagnol, Francisco Ximenez, qui vivait au Mexique au début du XVIIIe siècle.


«J'ai eu le manuscrit [de Francisco Ximenez] en main, à Chicago, se souvient DesRuisseaux. C'est toute une sensation pour un rat de bibliothèque.»


Le père Ximenez avait lui-même traduit le Popol Vuh d'un manuscrit maya-quiché datant du XVIe siècle, disparu depuis. Ce manuscrit original avait, croit-on, été écrit, à partir d'une version orale, par Diego Reinoso, chargé en titre des traités hiéroglyphiques, Maya baptisé qui se convertira d'ailleurs plus tard en prêtre chrétien.


La connaissance du Popol Vuh est donc diffusée aujourd'hui à partir des écrits des prêtres espagnols, qui tentaient d'ailleurs, à cette époque, dit DesRuisseaux, de transformer le Mexique en État religieux catholique. Ces prêtres ont-il modifié la teneur initiale de ce récit des origines mayas?


«Ximenez était un père. Il a interprété certains passages. On peut penser même qu'il a expurgé le texte de certains éléments. Les Mayas étaient des impies, des païens, qui adoraient des idoles, qui n'adoraient pas le bon Dieu», ajoute-t-il.


Des traditions mayas et de leurs textes, donc, il nous manquera toujours quelque chose. Et les traductions du Popol Vuh en différentes langues sont toujours de deuxième main.


«Il y a même eu des autodafés de manuscrits mayas, ajoute DesRuisseaux. Pour les prêtres, c'étaient des oeuvres sataniques.»


Ce quelque chose d'oublié, de disparu, Pierre DesRuisseaux le traque encore, entre autres quand il visite les sites archéologiques comme El Tajin, près de Veracruz, une cité enfouie qui était autrefois, dit-on, recouverte de feuilles d'or.


On situe le début de la civilisation maya autour de 300 après J.-C. Aujourd'hui, les Mayas sont encore très présents en Amérique latine et, s'ils parlent plusieurs langues, environ deux millions de personnes parlent encore le maya-quiché.


Leur religion initiale, leur récit des origines, fait partie d'un vaste chant du monde que Pierre DesRuisseaux tente, un peu partout, de capter.


«Le monde est trop beau, dit-il, je ne pourrai jamais en venir à bout.» La poésie, vous dis-je, c'est pour cela qu'il vit.

POP WOOH OU POPOL VUH, LE LIVRE DU TEMPS L'HISTOIRE DES MAYAS QUICHÉS
Traduit de l'espagnol par Pierre DesRuisseaux, avec la collaboration de Daisy Amaya, Triptyque, Montréal, 2002, 255 pages.