Jacques de Tonnancour - Anges ou démons?

Jacques de Tonnancour, peintre et entomologiste.
Photo: Jacques Grenier Jacques de Tonnancour, peintre et entomologiste.

Sa passion, il la voue à des coléoptères longicornes, des araignées mygales, des papillons morphos aux ailes bleu métallique, des scorpions, des sauterelles. Il a parcouru le monde, de la Papouasie à l'Amazonie, pour les attraper. Et à 85 ans, le peintre et entomologiste Jacques de Tonnancour s'est offert le plaisir d'exposer ses proies dans un livre magnifique sur les insectes, Monstres ou splendeurs cachées, paru chez Hurtubise HMH.

Sont-ils anges, sont-ils démons? La distinction s'affine encore quand on contemple l'extrême fragilité des ailes d'une grande sauterelle verte, le dessin précis, imitant les yeux d'une chouette, qui orne les ailes du caligo, un papillon nocturne de l'Amérique tropicale, pour déjouer ses ennemis. Ce livre se voulait d'abord et avant tout un livre sur la beauté dans ce qu'elle a d'étonnant, d'insaisissable.


«J'ai toujours été fasciné par la beauté des insectes», dit Jacques de Tonnancour du haut de son appartement de Montréal surplombant le chemin de la Côte-Sainte-Catherine, lui dont les tiroirs sont bourrés de mille-pattes, de mantes religieuses, d'abeilles et de papillons géants momifiés.


L'entomologiste ajoute: «La beauté, c'est très mal compris. Quand quelque chose est classifié beau, c'est entendu que c'est beau», car lui-même dit chercher la beauté sur des chemins moins fréquentés.


Le rapport de Jacques de Tonnancour avec les insectes tient de la fascination. Une fascination presque viscérale qui le touche depuis son enfance, bien avant qu'il ne devienne peintre et côtoie les Pellan et les Borduas. Enfant, il avait reçu d'un prêtre deux coléoptères de l'Amérique tropicale, par ailleurs en piteux état. Le don symbolisait à lui seul, à ses yeux, toutes les tropiques. Ce n'est pourtant que des années plus tard que l'entomologiste devenu peintre partira à l'assaut des milieux qui ont enfanté ses fantasmes d'enfant, les forêts vierges du Brésil ou du Pérou.


Et on sent encore poindre toute son émotion, une émotion intense lorsqu'il évoque la friabilité extrême des ailes iridescentes du papillon lorsqu'elles sèchent.


«On ne fait pas l'art d'après la nature mais d'après l'art et avec la nature», a-t-il déjà dit dans des entretiens avec Pierre Bourgie, publiés chez Liber, en collaboration avec le Musée d'art contemporain de Montréal.


«Devant bien des insectes, écrit-il, on ne saura pas conclure à leur beauté même s'ils ont une présence saisissante. Dans des milliers de cas semblables, il faudra aller chercher un terme antérieur à la beauté.»


En feuilletant les pages de son livre, on s'extasie pourtant devant le bleu fluorescent de l'Eupholus schoenherri semi-coeruleus, un coléoptère curculionidé ramené directement de Papouasie-Nouvelle-Guinée, et on s'inquiète un instant devant la tête de mort qui orne le dos velu d'une Achrontia lachaesis, sphingidé du sud-est de l'Asie. Le peintre s'est fait photographe, et il y applique encore tout son art.


Il faut dire que les insectes nous ont précédés de quelques millions d'années sur Terre. Même les poissons d'argent, qu'on retrouve fréquemment dans les cuisines, ont fait leur apparition, à peu près sous la forme qu'on leur connaît aujourd'hui, il y a 300 millions d'années, comme d'ailleurs les blattes, les libellules ou les éphémères. C'est ce qui explique sans doute leur morphologie étonnante et leur anatomie si éloignée de la nôtre.


«Si tous les insectes sont si difficiles à approcher, écrit-il encore, c'est qu'ils ont des yeux tout autour de la tête.» À défaut d'être mobiles, les yeux des insectes sont énormes. Ces yeux sont en fait la somme de milliers d'yeux agglutinés les uns contre les autres. On apprend en effet que ces yeux globuleux sont composés de facettes qui, chacune, ont la fonction d'un oeil. Certaines grandes libellules ont jusqu'à 28 000 de ces organes minuscules. Pas étonnant qu'elles s'enfuient au moindre geste...


Surgis du fond des temps, donc, les insectes ont suscité chez les humains toutes sortes de réactions, de la répulsion à l'adoration, du mépris à l'idolâtrie. Les Égyptiens croyaient que les scarabées, sacrés, symbolisaient Râ, le dieu du soleil, tandis que le Moyen Âge chrétien les associait au mal et aux pécheurs. De nombreux peuples ont aussi accordé aux papillons le pouvoir de promener l'âme des défunts dans le monde des vivants.


C'est un peu tout cela qu'explique le livre de Jacques de Tonnancour, qui a pondu un texte volontairement simple pour garder le lecteur sous le charme de l'émerveillement. C'est un livre qui tente finalement de contenir tout entier cet envoûtement que l'homme a éprouvé pour les créatures ailées, les minuscules comme les énormes.


Les insectes, nous dit-il, ont fait leur apparition sur Pangée (qui signifie «toutes les terres»), cette masse continentale qui a précédé la création des continents tels qu'on les connaît aujourd'hui, selon la théorie de la dérive des continents élaborée par le météorologue allemand Alfred Wegener. On dit qu'à cette époque volaient dans le ciel des libellules de quelque 70 centimètres d'envergure...


Aujourd'hui, c'est sous les tropiques qu'on retrouve la plus grande variété d'insectes. C'est que les forêts pluviales n'ont jamais subi l'effet des périodes glaciaires. «L'évolution a donc joué à fond, et librement, dans ce milieu, poussant le moindre trait à ses limites les plus extravagantes», écrit-il.


«C'est là qu'on rencontre tous les extrêmes, dit de Tonnancour en entrevue, les plus gros insectes et les plus petits.» Les plus colorés aussi.


Les extravagances de la gent des insectes, Jacques de Tonnancour prend plaisir à les égrener. Il parle avec tendresse de ce papillon nocturne dont les ailes imitent les couleurs d'une feuille morte et qui prend à l'occasion la posture de cette feuille, ballotté par le vent, pour se mettre à l'abri de ses prédateurs. Il s'emballe aussi devant ce coléoptère de l'Amazonie péruvienne qui se déguise en crotte d'oiseau pour passer inaperçu. L'effet est d'ailleurs assez saisissant...


C'est ainsi que des êtres dénués d'intelligence obéissent aux lois d'une intelligence prodigieuse, remarque-t-il.


«C'est aussi bouleversant que de regarder le cosmos.» Ce n'est sans doute pas un hasard si l'astrophysicien Hubert Reeves, qui s'extasie tout autant devant l'univers, signe la préface de ce beau livre. Il précisera d'ailleurs, dans cette introduction, que plusieurs espèces d'insectes sont menacées, voire déjà exterminées, par les insecticides agricoles utilisés abondamment dans les campagnes.


Jacques de Tonnancour ne s'est pas privé d'admirer celles qui restent. De la mygale, il dira qu'il suffit de la guider, de la laisser courir sur un bras pour l'attraper. Pourtant, l'animal, d'une taille affolante, est muni de deux énormes crocs qui s'enfoncent sans merci dans ses proies. À l'aide de ses crocs, l'araignée paralyse l'adversaire avant de lui injecter des sucs digestifs qui transformeront la victime en une bouillie que la prédatrice se contentera de téter mollement, en une sorte de digestion externe.


Il aime aussi raconter comment la mante religieuse coupe la tête de son mâle, ce masochiste qui n'accède pas autrement au désir, avant l'accouplement.


Une fois attrapés, les insectes chéris de Jacques de Tonnancour sont étouffés dans un pot d'acétate d'éthyle, où ils trouveront la mort. C'est ainsi que naissent les collections; car si les insectes sont cruels, les humains le sont aussi.

LES INSECTES - Monstres ou splendeurs cachées
Jacques de Tonnancour, Hurtubise HMH, Montréal, 2002, 162 pages.