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Maternité à la musulmane

Tahar Ben Jelloun
Photo: Agence France-Presse (photo) Tahar Ben Jelloun

Il écrit sur le choc des cultures, vit une sorte d'interculturalité chronique dans laquelle il est à l'aise comme un poisson dans l'eau. Ce soir, l'écrivain marocain Tahar Ben Jelloun sera à Montréal pour prononcer une conférence à la Grande Bibliothèque, mais aussi pour recevoir un doctorat honoris causa de l'Université de Montréal. En entrevue, il parle de sa mère, à qui il a consacré son dernier livre, et aussi du Maroc, où il vit toujours, et où il commente régulièrement l'actualité politique.

Sur ma mère, son dernier ouvrage, est un roman sur les derniers moments de sa mère, Lalla Fatma, Marocaine de milieu modeste, originaire de Fès, qui, au cours des mois où elle subissait les symptômes de la maladie d'Alzheimer, a raconté à son fils des épisodes méconnus de sa vie, dont ses trois mariages et ses veuvages avec des hommes différents et inconnus d'elle avant les noces. Enfant vite devenue mère d'un autre enfant, elle a épousé le premier alors qu'elle n'avait que quinze ans, et allait parfois jouer à la poupée pendant que sa mère à elle prenait soin de son nourrisson.

Ce roman a été douloureux à écrire, reconnaît l'auteur, même s'il l'a beaucoup aidé à supporter l'absence de sa mère après son décès, en reconstituant une partie de sa mémoire. «C'était difficile mais nécessaire, il fallait en même temps dire certaines choses, les mettre dans des mots, et construire ce roman. C'est un vrai roman, ce n'est pas un témoignage ou un document. Mais un roman est toujours fabriqué à partir d'éléments de la vie réelle. J'observais ma mère, je lui tenais compagnie et, de temps et temps, sa mémoire s'absentait. Elle revenait plutôt vers l'enfance, et j'ai imaginé cette enfance.»

Avec la maladie, la mère du narrateur transgresse les lois de pudeur et de réserve qui ont jusque-là marqué ses relations avec son fils, parce que, «entre un garçon et sa maman, dans la société arabe et musulmane, on ne fait pas de confidences, on ne parle pas de sa vie privée», précise Ben Jelloun.

Car Sur ma mère, c'est aussi, en filigrane, l'histoire du lien indéfectible qui unit un fils à sa mère dans une famille musulmane, où le respect des parents est une valeur absolue. «Au Maroc, on nous apprend, en même temps que l'amour, le respect quasi religieux des parents. La pire des choses qui puissent arriver à un être est qu'il soit renié par ses parents. Refuser sa bénédiction à un enfant, c'est l'exiler dans un espace sans pitié, c'est l'abandonner, le jeter comme un objet sans valeur, c'est lui retirer toute confiance et surtout lui fermer la porte de la maison, la porte de la vie et de l'espoir.» Ben Jelloun, cet auteur traduit en 44 langues, et qui a déjà signé un livre intitulé L'Islam expliqué aux enfants, critique notamment dans son roman la pratique, impensable au Maroc mais courante en Occident, de placer des parents vieillissants dans des «maisons de vieux».

«Ma mère n'a jamais entendu parler d'une maison de vieux, écrit-il. Elle ne s'imagine pas une seconde qu'un de ses enfants puisse la rejeter et l'exiler quelque part. Qu'on l'appelle asile, hospice, maison de repos, ou lieu de repos, ou lieu de retraite, c'est un débarras. [...] Quand on aime ses parents, ajoute-t-il carrément plus loin, on ne s'en débarrasse pas.»

En entrevue, il fait référence à la canicule qui a fait 15 000 morts en France, en 2003. «Ces gens-là ne sont pas uniquement morts de soif, ils sont aussi morts de solitude», dit-il.

Le phénomène pourrait cependant faire son apparition au Maroc. «Dans les grandes villes comme Casablanca, cela ne m'étonnerait pas si on voyait apparaître, d'ici dix ou vingt ans, des cliniques pour personnes âgées, même si tous les Marocains disent qu'ils ne feront jamais cela», dit-il.

La rencontre des cultures, c'est un thème récurrent dans l'oeuvre de Ben Jelloun, qui écrit en français alors que ses deux parents ne parlaient que l'arabe. Sa mère, analphabète, n'a d'ailleurs pu lire aucun des livres de son célèbre fils. Par contre, comme il le raconte dans Sur ma mère, une cousine de Ben Jelloun lui a déjà reproché d'écrire des livres «qui plaisent aux chrétiens», et qui parlent «avec désinvolture» de la religion musulmane.

«Je suis un militant de la laïcité, dit-il encore, ajoutant qu'il faut absolument respecter les choix des gens. Mais quand on me demande "est-ce que vous croyez en Dieu", je réponds "ce n'est pas votre affaire". Et je fais exprès pour que les gens, au Maroc, s'habituent à ce que l'on sépare la religion de l'État. Que la sphère privée reste privée et qu'elle ne devienne pas une sorte de lieu public où l'idéologie islamique va entrer et faire des détournements faire des choses que je désapprouve.»

Le débat sur la laïcité est cependant difficile à mener au Maroc en ce moment, admet-il. «Les gens sont extrêmement sensibles à cela, ils considèrent que la laïcité est une forme d'athéisme. Je passe mon temps à dire "attendez ce n'est pas la même chose." Mais je ne peux pas dire que j'ai du succès.»

Il y a présentement au Maroc un grand parti islamiste, dit-il, le parti de la justice et du développement, qui ne nomme pas l'islam dans son intitulé parce que c'est interdit. Arrivé deuxième aux dernières élections, ce parti tient un double discours. «Mais s'il prend le pouvoir, il fermera les bars et forcera les femmes à porter le voile», croit Ben Jelloun.

Cela étant dit, l'illustre écrivain se dit en parfaite symbiose avec les différentes influences culturelles qui le caractérisent. «Messager de l'interculturel», comme il se définit lui-même, il a aussi beaucoup écrit sur l'immigration, et voit l'addition de différentes cultures en un seul homme ou en un seul pays comme une richesse.
3 commentaires
  • Yvon - Inscrit 17 juin 2008 14 h 28

    Un être essentiel.

    Il est essentiel au sens qu'il sait partager ce que nous devons à la vie. Son sens de la francophonie en éclairerait beaucoup aussi. Oui "l'addition de différentes cultures en un seul homme ou en un seul pays comme une richesse", c'est lui, c'est nous dans cette belle ville Montréal conquise par le bonheur d'être de tous les coins du monde en un seul espace de joie et de convivialité. Salutations à Tahar.

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 17 juin 2008 15 h 07

    Bel exemple d'interculturel

    Avant même d'avoir lu cet article de Caroline Montpetit sur Tahar Ben Jelloun, je réagissais aux propos de Bernard Landry qui s'offusque que le rapport Bouchard-Taylor parle d'interculturel plutôt que de convergence culturelle. J'estime que M. Landry démontrait ainsi son manque flagrant d'ouverture à la différence, au point d'imaginer que l'interculturel va mener au multiculturalisme prôné par Trudeau et appliqué dans le ROC.

    Oui à l'interculturel, oui à l'accueil des voix différentes en même temps que respectueuses de nos propres façons de vivre et de voir le monde. Comme par hasard, je mangeais ce midi dans un restaurant à cuisine marocaine qui vient d'ouvrir dans mon voisinage, sur Henri-Bourassa, juste à l'est du pont Papineau-Leblanc. Et, seconde coïncidence très significative, je venais de lire toute la sourate 4 du Coran, sourate qui a pour titre : « Les femmes». Comme j'en échangeais avec le jeune serveur en lui disant que les mots «battez-les» étaient bien là, en 6, 34, celui-ci m'expliqua que Mahomet ne voulait aucunement parler de violence physique et qu'il n'avait jamais prôné la moindre vengeance, la laissant entre les mains d'Allah. La justice immanente, quoi ! J'avoue connaître maintenant suffisamment le Coran pour penser que tout le mal vient des ajouts subséquents et des traditions culturelles de certains hommes très radicaux, même au Maroc. Mais ces gens préfèrent parfois s'exiler vers le Moyen-Orient, plutôt que de demeurer dans un pays trop ouvert à la différence, du moins à leur goût.

    Autre coïncidence, je regardais la page titre du Journal de Montréal. Et qu'y voyais-je ? La dernière taverne irréductible qui réussit encore, après tant d'années, à refuser de servir une bière aux femmes, même accompagnées de leur conjoint. Et là je me disais : pourquoi n'en auraient-ils pas le droit, puisqu'ils expliquent poliment aux femmes qui s'essaient : « Allez juste en face, ils vous serviront avec plaisir ; ici nous désirons demeurer, et ce depuis cent ans maintenant, entre hommes. N'en avons-nous pas le droit?» Et je suis tenté, quoique plutôt féministe, de leur dire oui. De quoi, grands dieux, ces hommes lèsent-ils les femmes qui peuvent trouver la même chose de l'autre côté de la rue ? Il me semble que la chasse aux «sorciers», ça devrait être du passé. Ces hommes ne font rien de mal et je suis fort tenté d'aller les encourager à ne pas lâcher. Vivre et laisser vivre, telle devrait être la devise de tous. L'humanité s'en porterait mieux.

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 17 juin 2008 16 h 41

    Erreur sur la date de la conférence de Ben Jelloun

    Madame Montpetit, je reviens à la charge, simplement pour signaler aux lecteurs d'aller vérifier sur le site de La Grande bibliothèque de Montréal. C'est bien demain mercredi, plutôt que ce soir, qu'a lieu la conférence de l'écrivain marocain passionné d'interculturel. Et c'est a 19h30, entrée libre, 300 places disponibles.