La marche du monde et du temps à la façon d'Annie Ernaux

Photo: Marie-Hélène Tremblay

On la dit impudique. Elle est grande et pâle, une longue chevelure blonde tombant sur ses épaules. D'abord invitée à Toronto, où un colloque se tenait sur son oeuvre, Annie Ernaux était de passage à Montréal cette semaine pour parler de son dernier livre, Les Années.

Les Années est un récit collectif qui est aussi une chronique des quelque 60 dernières années de l'histoire de la France. Annie Ernaux y fait défiler les grands événements politiques qui ont marqué sa vie et celle des millions d'autres Français, de sa naissance durant la guerre et de celle de ses enfants à l'avènement de la pilule, de la révolte de Mai 68 à la chute du mur de Berlin, sur fond de consommation de plus en plus effrénée au fur et à mesure que passe le temps. Un bijou de synthèse et de précision littéraire, qui dit magnifiquement la marche du monde en même temps que celle d'une femme.

En fait, ce qu'Annie Ernaux a voulu graver sur le papier, c'est le passage du temps. Un temps qui s'écoule et se perd à jamais. Un temps qui n'existera pas dans la tête des générations futures, à moins précisément qu'il ne soit transmis par l'écriture.

L'intime et le collectif

Écrit au «elle», au «on», et au «nous», ce récit a une forme exceptionnelle. Annie Ernaux réussit, avec une aisance remarquable, à y allier l'expérience intime à l'expérience collective, puisque, comme le voulait la révolte de Mai 68, «tout est politique».

Reste que Les Années demeure le récit d'une femme de gauche, pour qui le «on» ou le «nous» utilisé désignent successivement le quartier, un groupe de gens aux mêmes affinités politiques, les femmes, à l'occasion, ou la génération de ceux qui sont nés durant la guerre mais qui ne se souviennent pas vraiment de ses méfaits, portés qu'ils ont été par la promesse du «plus jamais» et du progrès imminent, mais au fond jamais vraiment réalisé, qu'annonçait l'après-guerre.

«Le statut du "nous" et du "on" est très variable dans le texte», reconnaît-elle en entrevue, ajoutant que la suppression du «je» ne lui a pas du tout été pénible au moment de la rédaction de cette histoire. À ce chapitre, Annie Ernaux se souvient d'une phrase prononcée par le sociologue Derek Partit, qui l'a accompagnée tout au long des Années: «On pourrait raconter une vie de façon impersonnelle.»

Il faut dire que c'est la forme littéraire qui passionne par-dessus tout Annie Ernaux, qui a vraiment connu le succès à partir de 1984 avec son quatrième livre, La Place, un récit autobiographique relatant l'histoire de son père. Elle dit qu'il faut écrire pour «changer la littérature», ou, tout au moins, «pour ne pas la laisser dans l'état où on l'a trouvée». Bien qu'elle soit souvent, à tort, associée au courant de l'autofiction, Annie Ernaux martèle qu'il n'y a pas de fiction dans son oeuvre, qu'elle n'utilise que la réalité pure et simple. L'idée des Années a pour sa part germé dans sa tête au milieu des années 80, et elle y fait souvent référence dans son livre.

«Elle voudrait réunir ces multiples images d'elle, séparées, désaccordées, par le fil d'un récit, celui de son existence, depuis sa naissance pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui. Une existence singulière donc mais fondue aussi dans le mouvement d'une génération. Au moment de commencer, elle achoppe toujours sur les mêmes problèmes: comment représenter à la fois le passage du temps historique, le changement des choses, des idées, des moeurs et l'intime de cette femme, faire coïncider la fresque de quarante-cinq années et la recherche d'un moi hors de l'Histoire, celui des moments suspendus dont elle faisait des poèmes à vingt ans, Solitude, etc. Son souci principal est le choix entre "je" et "elle"», écrit-elle.

Voilà, tout est là. Un projet et un défi qu'Annie Ernaux a résolus d'une main de maître, même si elle a craint, jusqu'au dernier moment avant de le porter à son éditeur, qu'il ne soit pure folie.

«C'était un pari un peu fou; je ne savais absolument pas s'il pouvait y avoir un lecteur ou une lectrice pour ce genre de livre», dit-elle. Pourtant, la critique a été unanimement positive. Et Annie Ernaux croit que la France a trouvé quelque chose d'unificateur dans ce récit d'une intellectuelle de gauche, une sorte de lien fait entre les choses, à une époque où chacun cherche, sans succès, son identité de façon individuelle. Et c'est pour cette raison aussi que Les Années est un livre nécessaire, important.

En cours d'écriture, Annie Ernaux a décidé d'intégrer une description de photos la décrivant à différents âges. Et ces photos servent, tout au long du récit, de points de référence dans l'histoire qui passe. Car c'est vraiment dans cette fusion entre le parcours individuel et l'histoire collective que ce livre réussit un tour de force. Cela permet notamment d'associer deux univers omniprésents dans la vie quotidienne, bien qu'ils y figurent le plus souvent de façon dissociée: l'univers de la consommation et l'univers politique, donnant enfin une vision juste de la réalité.

Alors qu'elle décrit les années 2000, Annie Ernaux écrit: «Le monde des marchandises, des spots publicitaires, et celui des discours politiques coexistaient à la télé, ils ne se rencontraient pas.»

En entrevue, Annie Ernaux ajoute qu'elle ne voit pas comment ce récit collectif aurait pu être autre chose que politique. «Je ne vois pas comment il aurait pu être autrement. C'est un point de vue sur le monde. Il y a eu des événements [...]: la guerre d'Algérie, le 11-Septembre, pour aller aux deux extrémités du temps. Ce n'est pas un point de vue unique. Il y a un point de vue général, puis je rétrécis sur le point du vue d'une intellectuelle de gauche.»

Annie Ernaux s'est beaucoup appuyée sur ses journaux intimes pour effectuer cette reconstruction du monde. Elle tient d'ailleurs minutieusement un journal depuis 1957. Elle a aussi régulièrement pris des notes, sur l'histoire du monde comme sur la sienne, avant d'entamer officiellement la rédaction des Années. Écrire donc, partout, tout le temps, sur tout.

Mais c'est alors qu'elle combattait un cancer du sein qu'Annie Ernaux a définitivement pris la décision d'écrire Les Années, coûte que coûte. Histoire peut-être de stopper un peu la course du temps qui meurt, mais qui parfois, aussi, s'allonge de façon impromptue, porteur encore d'autres récits et d'autres romans, inespérés, inattendus.

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Les Années

Annie Ernaux, Gallimard, Paris, 2008, 257 pages