Biographie - Le rêve conscient d'Arthur Schnitzler

La tante de Stefan Zweig (1881-1942) interrompt sa nuit de noces pour revenir en pleurs chez ses parents. Son mari a tenté de la déshabiller! C'est Zweig lui-même qui raconte l'anecdote. Un ami, Arthur Schnitzler (1862-1931), autre écrivain natif de Vienne, imagine, quant à lui, une jeune fille suicidaire qui se dénude devant le prêteur dont l'argent sauvera son père. Aussi Freud évitait-il de fréquenter Schnitzler, de peur de se heurter à un sosie spirituel.

Avant que Hitler ne rattache l'Autriche à l'Allemagne en 1938, Vienne, jadis capitale d'un empire archaïque, écroulé à l'issue de la Première Guerre mondiale mais encore vivant dans les esprits, était paradoxalement la ville la plus moderne du monde. Catherine Sauvat nous le montre dans sa captivante biographie d'Arthur Schnitzler.

En évoquant Zweig, qui décrit avec ironie l'obscurantisme d'une société en déclin, et Freud, qui incarne au plus haut point la modernité d'une ville où l'inconscient et la sexualité jaillissent pour la première fois dans l'histoire des idées, elle situe l'importance de Schnitzler. Voilà le médecin et l'amant volage qui, devenu dramaturge, romancier et nouvelliste, établit le mieux le pont entre la splendeur légère du vieux Vienne et la profondeur de la nouvelle capitale de la pensée.

Ce pont que Catherine Sauvat nous suggère échappe à la prose scientifique et aride de Freud mais se trouve dans les mille nuances de l'oeuvre si vivante de Schnitzler. Ce que les réflexions du père de la psychanalyse ont de trop systématique s'assouplit dans le style de l'écrivain. En 1922, dans la fameuse lettre adressée à Schnitzler qui vient d'avoir soixante ans, Freud le reconnaît presque.

Il lui écrit: «Je pense que je vous ai évité par une sorte de crainte de rencontrer mon double. Non que j'aie voulu négliger la différence de dons qui nous sépare, mais en me plongeant dans vos splendides créations, j'ai toujours cru y trouver, derrière l'apparence poétique, les hypothèses, les intérêts et les résultats que je savais être les miens.» Nul récit de Schnitzler n'illustrera mieux le jugement de Freud que Mademoiselle Else (1924).

Dans ce court chef-d'oeuvre, formé d'un monologue intérieur haletant, la narratrice, une exhibitionniste de dix-neuf ans, fille d'un bourgeois endetté, se dévêt devant le financier qui, pour aider son père, n'attendait que cela. Dégoûtée par la prostitution que ses parents exigent d'elle, mademoiselle Else devrait se suicider. Mais la dose de véronal qu'elle ingurgite ne peut, semble-t-il, que l'introduire au pays des songes.

Un mélange freudien

Érotisme, hystérie, culte oedipien du père, culpabilité, doute, goût de la mort et du rêve: à première vue, on ne peut concevoir de mélange plus freudien. «Il ne se doute pas que je suis nue, sous mon manteau», se dit Else à propos du financier voyeur. Elle s'est créé un déguisement érotique aussi beau que le Carnaval de Schumann que l'on joue au piano de l'hôtel où elle séjourne.

Pour Schnitzler, la littérature et l'art en général débouchent beaucoup plus que le freudisme sur une tentative d'explication consciente des secrets de l'âme. De fait, la beauté d'une oeuvre comme Mademoiselle Else s'exprime dans le jeu complexe des sentiments que l'écrivain invente en toute connaissance de cause parce qu'il est le créateur et non le médecin de son héroïne.

Le fait «que la psychanalyse oblique si tôt vers l'inconscient est un aveu de sa faiblesse», soutient Schnitzler. «Elle sent, explique-t-il, que le conscient pourrait la gêner et parfois même la prendre à contre-pied.» Immensément plus que la science, l'art reçoit du rêve, étranger à la distraction, des leçons de cohérence et de clarté. Voilà ce que croit l'écrivain viennois.

«Dans le rêve, nous ne savons que ce que nous rêvons», précise-t-il, pour conclure: «C'est pourquoi, quand nous rêvons, nous ne nous étonnons pas de pouvoir voler, la conscience du rêve ne connaît pas la pesanteur... »

La conscience du rêve! Par cet oxymoron, Schnitzler donnait, sans trop s'en rendre compte, une définition novatrice de la littérature dans un Vienne bouillonnant mais surtout crépusculaire. Déjà tournée vers le gouffre de la Deuxième Guerre mondiale, la ville se montrait digne d'une expérience hasardeuse et apocalyptique, celle de refaire le monde par l'art.

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Collaborateur du Devoir

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ARTHUR SCHNITZLER

Catherine Sauvat, Fayard, Paris, 2007, 306 pages

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