Roman policier - Jacques Côté, l'autopsie du meurtre

Photo: Bernard Duchesne
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Jacques Côté s'est tellement intéressé à la médecine légale qu'il a publié au début des années 2000 la biographie d'un éminent médecin légiste d'ici, Wilfrid Derome. Depuis, le travail policier l'intéresse, notamment parce qu'il est un carrefour intégrant le travail de différentes disciplines scientifiques.

Il y a plusieurs années, Jacques Côté, qui enseignait déjà la littérature au Cégep de Sainte-Foy, a emmené ses étudiants assister à une autopsie à l'hôpital Saint-François-d'Assise, dans le cadre d'un cours sur la relation entre les sciences et les communications. «Cela a été pour moi quelque chose d'important; je m'intéressais déjà beaucoup à la criminalistique, dit celui qui vient de signer un quatrième roman policier, Le Chemin des brumes, aux Éditions Alire. Assister à une autopsie, se souvient-il encore aujourd'hui, permet de mesurer la fragilité du corps humain, de voir ce qui a causé la mort de cette personne.

Depuis cet événement, les analyses scientifiques liées au travail policier n'ont pas cessé d'alimenter le travail de cet écrivain de romans policiers, qui avait plutôt signé auparavant des oeuvres de littérature générale. À la suite du personnage du médecin légiste Villemure, toujours présent dans Le Chemin des brumes, sont créés ceux de Daniel Duval et de Louis Harel, deux policiers, l'un consciencieux, l'autre brouillon mais attachant, qui travaillent ensemble à Montréal. Dans Le Chemin des brumes, les deux policiers doivent enquêter sur la disparition d'un grand-père parti en vacances, avec ses deux petits-enfants, à bord d'une roulotte.

Côté, qui dit avoir déjà été une terreur pour les policiers lorsqu'il conduisait une moto dans sa jeunesse, s'est découvert sur le tard, en écrivant des polars, une véritable fascination pour les policiers. «Ils font un métier qui est difficile mais qui pour moi est intéressant», dit-il.

Le travail policier l'intéresse notamment parce qu'il est au carrefour des sciences, intégrant le travail de différentes disciplines. «Il y a différents savoirs qui peuvent éclairer une scène de crime», dit-il, ajoutant que la résolution d'un crime tient à la fois à la haute technologie employée et aux cerveaux qui sont derrière. «J'ai un grand intérêt à peindre des personnages pour qui la science et la raison sont des éléments importants», dit-il.

En fait, Jacques Côté s'est tellement intéressé à la médecine légale qu'il a publié au début des années 2000 la biographie d'un éminent médecin légiste d'ici, Wilfrid Derome. Cet homme, qui avait étudié en France au début du XXe siècle, a fondé à Montréal le premier laboratoire de recherches médico-légales ultramoderne. C'est lui aussi qui a présenté l'une des premières preuves en balistique en Amérique du Nord à s'appuyer sur des faits scientifiques. Le laboratoire de Derome est également le premier à avoir présenté à un tribunal le résultat d'un dosage d'alcool éthylique dans le sang. Et son laboratoire attirera d'ailleurs le patron du FBI, venu le visiter en 1929 avant d'en fonder un semblable aux États-Unis, pour lutter contre la pègre.

«Derome fait partie de cette première et dernière génération de médecins légistes à la fois toxicologues, aliénistes, balisticiens, graphologues, photographes, et experts en scène de crime», écrit Côté. L'édifice Parthenais de Montréal a par ailleurs été rebaptisé édifice Wilfrid-Derome en 2001.

Des romans près de la réalité

Reste que, dans Le Chemin des brumes, les policiers Harel et Duval, pris dans l'impasse d'une énigme, vont jusqu'à consulter une voyante pour tenter de sortir leur enquête de l'impasse. Et en entrevue, Côté ajoute que certains policiers ont effectivement recours à des voyants, même si Duval, le héros du Chemin des brumes, sort de la séance avec l'impression d'avoir perdu son temps. Fort de ces connaissances du milieu judiciaire, Jacques Côté écrit des romans policiers qui sont très près de la réalité. Et il lui arrive d'ailleurs souvent de faire relire certaines parties de ses romans par des experts pour en vérifier la validité. Autre élément réaliste, dans son roman, Côté fait cohabiter la réalité insoutenable d'une tragédie et un certain humour, indispensable à la survie des policiers, dans un mélange des genres parfois étrange, comme la vie.

Le Chemin des brumes est pour sa part inspiré d'un fait divers survenu dans l'Ouest américain dans les années 1970. «Une famille était partie camper. Les parents avaient été tués et les deux petites filles, violées et ensuite assassinées, se souvient-il. Je suis parti de cette histoire pour en faire une très différente. [...] Mais j'essaie de faire en sorte que chacun des personnages soit le plus réaliste possible.»

Dans les romans de Jacques Côté, il y a souvent des désaxés, ou des «personnalités limites», comme on dit. C'est le cas dans Le Chemin des brumes. «J'essaie de faire en sorte que le bourreau, le criminel, soit justifié par son passé», dit Côté.

L'écrivain s'apprête d'ailleurs à se lancer dans une autre série de récits biographiques, basés cette fois sur la vie de Georges Villeneuve, «un aliéniste important de Montréal, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, qui a été surintendant de Saint-Jean-de-Dieu». Il aurait mis en avant l'idée de sortir les aliénés criminels des prisons pour les placer à l'hôpital Saint-Jean-de-Dieu. «Ce débat a encore cours aujourd'hui», dit Côté. Villeneuve souhaitait par ailleurs que ces aliénés criminels soient placés dans un pavillon à part, à l'hôpital. C'était avant l'avènement d'établissements comme l'Institut Philippe-Pinel, par exemple, qui accueille aujourd'hui les aliénés criminels.

À Montréal, Georges Villeneuve avait également étudié aux côtés de Louis Riel au Collège de Montréal, poursuit Côté, même s'il a fait, plus tard, partie du 65e Régiment parti combattre les rebelles dans l'ouest du Canada. Jacques Côté se propose donc d'écrire sur la vie de l'aliéniste une série de volumes, sous forme de biographie romancée.

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Le chemin des brumes

Jacques Côté, Éditions Alire, Montréal, 2008, 370 pages