Poésie - Mesurer le parcours d'Hector Ruiz et de France Cayouette

Dans son premier recueil, Hector Ruiz explore la «fêlure», l'instable univers qui le happe. C'est un inquiet. Ses textes en sont le reflet, reproduisent le doute d'exister exactement au bon moment, dans le bon lieu. Il craint l'effacement, le sien comme celui de ce qui l'entoure, creusant ainsi une dimension suspecte: «[il] marche derrière [s]es yeux, chien vagabond qui ne peut empêcher la bave de couler». Les textes alternent du vers libre à la prose et posent délicatement des pensées sur la précarité de l'espace, puisque «la fracture demeure ouverte».

En fait, l'auteur retrace dans l'univers ambiant les êtres de passage, les lieux transitoires. Il n'a que faire de la logique des choses puisque leur traduction inscrit, à même l'aléatoire des rencontres, le furtif et l'évanescent. En métro ou en autobus, le poète parcourt la ville en quête de sensations éphémères. L'étrange aveu dissout la vérité: «l'irrésistible envie de fondre dans mes souliers / me trouver flaque d'eau sous le lampadaire / et me demander si ma langue passera par ici / alors que les fantasmes éclatent». Il y a risque de tout perdre, de se perdre de par les rues surprenantes, et les textes portent justement ce sens, «éclatent» précisément dans des images fortes et conséquentes.

Le bruit du temps

«J'attache des grelots / au cou de minuscules poèmes», nous précise France Cayouette dans son second recueil, Jolie vente de débarras. Là encore, chez les poètes de la nouvelle génération, l'inattendu semble prévaloir dans le propos. Pas tout à fait surréalistes, mais pas loin de là, ces paroles dérivent de surprise en surprise: «Nous pouvons voir les barques / dans l'alignement sage des tiroirs // les eaux à venir / dans la promiscuité des feuilles // les crabes enfouis / dans les cheveux des filles».

La voix tient à ce peu d'air entre les secondes qui s'écoulent, entre les apparitions irrépressibles qui surgissent: «à l'instant / où un poème se réveille / dans l'escalier / le ciel accorde un dernier regard / avale / des ossements d'oiseaux // l'aube s'enfuit en boitant». C'est ainsi souvent très beau, très sobre, malgré cette volonté appliquée de brasser les images convenues. La poète a aussi le sens de la formule lapidaire mais irrévocable. «[...] je ne connais aucun mot / qui soit inconsolable», nous confie-t-elle sans préavis, comme s'il allait de soi que les choses dites en soient ainsi. Et si elle nous propose de la suivre, c'est avec discrétion que nous constaterons que «les bruits se déchaussent / avant d'entrer dans la mer». Beaux textes qui nous donnent le goût de suivre cette oeuvre à peine entamée. La justesse de ce parcours est jusqu'à maintenant fort heureux.

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Collaborateur du Devoir

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QUI S'INSTALLE?

Hector Ruiz, Éditions du Noroît, coll. «Initiale», Montréal, 2008, 90 pages

JOLIE VENTE DE DÉBARRAS

France Cayouette, Éditions du Noroît, coll. «Initiale», Montréal, 2008, 72 pages