Fabulation chronique - Nancy Huston

Son identité est multiple. Née au Canada, elle vit en France. D'origine anglophone, elle écrit souvent en français. Nancy Huston a même été baptisée deux fois, une fois dans une église unitarienne, une autre fois dans une église anglicane, suivant le flot mouvant d'une famille en constante transformation. Aussi, plus qu'une autre, la romancière, essayiste et philosophe a-t-elle été rapidement confrontée à la validité de ce qu'on appelle un récit fondateur, à la mise en perspective des grandes fictions qui tissent notre identité: religion, patrie, langue, nom. Bref, à la fragilité de nos repères identitaires.

Dans son plus récent essai, L'Espèce fabulatrice, publié chez Actes Sud, elle explore la part de fiction qui sous-tend la vie de chacun de nous, en démonte les rouages pour en arriver à une conclusion aussi inquiétante que lucide: la vie n'a pas de sens, même si les humains s'acharnent, envers et contre tous, à lui en chercher ou à en lui trouver un. La réalité existe, mais tout le reste n'est que fiction.

Le livre prend son envol sur une question lancée par une détenue à Nancy Huston, dans une prison que celle-ci visitait comme romancière.

«À quoi ça sert de raconter des histoires, alors que la réalité est déjà tellement incroyable?», lui avait-elle demandé.

Deux niveaux de fiction

Eh bien voilà, depuis la nuit des temps, l'être humain ne cesse de se raconter des histoires. Des histoires incroyables, invraisemblables, auxquelles il s'évertue à croire dur comme fer. Des histoires qui le rassurent et le motivent. Des histoires qui le poussent parfois à faire la guerre, parfois à faire l'amour. Des histoires qui lui expliquent la mort et la naissance, dont il a, contrairement aux animaux, une conscience aiguë qui ne le quitte pas. C'est d'ailleurs pourquoi, écrit Huston, il est obsédé par le sexe qui donne la vie et par la violence qui peut la tuer. Il trouve même le moyen de se croire immortel alors qu'il ne l'est pas.

En entrevue, Nancy Huston raconte qu'elle est entre autres arrivée à cette réflexion à la suite d'une maladie de son père, frappé d'hypermnésie après une intervention chirurgicale, pour qui tout, même les choses les plus nouvelles, avait subitement une impression de déjà-vu.

«Le thème général de la construction de l'identité, c'est quelque chose à quoi je suis sensible, à cause de ma condition d'expatriée. Je me suis toujours demandé quel genre de personne j'aurais été si j'étais restée dans l'ouest du Canada. Tous les expatriés doivent le faire. Il y a ça, il y a eu cette question de la détenue et il y a eu la maladie de mon père, avec ce phénomène d'hypermnésie. J'ai trouvé cela fascinant, incroyable, de voir qu'il était convaincu d'avoir vécu des choses qu'il n'avait pas vécues. Il les avait mis à la place de ses souvenirs comme de vrais souvenirs. Il ne pouvait pas distinguer entre les vrais et les faux souvenirs», dit-elle, le visage habité par de grands yeux clairs, un peu tristes, vraiment belle malgré le passage du temps.

En fait, Nancy Huston distingue au moins deux niveaux de narration, parmi les fictions qui tournent constamment dans la tête des humains. La fiction pure et simple, qui s'affiche comme telle, et l'arché-texte, cette fiction qui ne dit pas son nom et qui s'insinue insidieusement chez les hommes et les femmes, sous forme de patriotisme, par exemple.

«Chaque pays raconte, de son histoire comme de toutes les histoires, la version qui l'arrange, et qui le montre sous la lumière la plus flatteuse. Certains faits marquants seront engloutis à jamais dans le silence; d'autres, au contraire, deviendront fictions officielles et seront inlassablement soulignés, commémorés, enseignés. Quelle est la véritable histoire de votre famille, de votre patrie? Vous n'en savez rien, et pour cause. Ce que l'on nous apprend sur la Nation, la lignée, etc., n'est pas du réel mais de la fiction. Les faits ont été soigneusement sélectionnés et agencés pour aboutir à un récit cohérent et édifiant», écrit-elle.

Nancy Huston prend pour exemple ce jeune homme fictif, John Smith, abruti d'«armes de distraction massive», disponibles sur jeu vidéo, qui décide ensuite de s'engager dans l'armée américaine en Irak, pour le salaire, l'héroïsme et le changement d'air, et qui revient au pays les pieds devant, en héros, avant que sa tombe ne soit couverte de médailles et de fleurs.

«C'est ainsi que se termine l'histoire d'un homme éminemment ordinaire, un homme dont l'existence était composée presque exclusivement de fictions, et qui ne le soupçonnait pas le moins du monde», écrit-elle.

Dans l'histoire de l'humanité, jusqu'à tout récemment, ces «arché-textes» n'étaient pas remis en question par les individus, dit-elle. «On disait: le monde est comme cela, Dieu nous a dit cela, et pour les gens, c'était la vérité. Aujourd'hui, à cause de toutes les possibilités que l'on a de voyager, d'aller dans d'autres cultures, nous voyons qu'il y a d'autres manières d'être, que notre façon d'être est une chose qui est relative.» Pour Nancy Huston, la dissolution totale de cette fiction, ou une identité multiple, peut conduire à la folie. Tandis que les «arché-textes» sont biaisés, et souvent dangereux, puisqu'ils se nourrissent de la paranoïa des hommes, en particulier dans les contextes de guerre.

Scientifiquement, on peut expliquer cette propension de l'être humain à se raconter des histoires par la condition extrêmement vulnérable de sa naissance. Le bébé humain nait prématurément, à cause de la minceur du bassin de sa mère et de la station debout adoptée par l'Homo sapiens. Par conséquent, il est beaucoup plus fragile que les rejetons des autres animaux durant les premières années de sa vie. Poussé à la nécessité de vivre en groupe pour assurer la protection de ses enfants, l'être humain a donc fondé des récits qui assurent la cohésion de ce groupe.

«On ne commence pas avec un "je" qui, petit à petit, entre en interaction avec les autres. Le récit judéo-chrétien fait comme si on avait une âme qui était inamovible, qui vivait quelque part ailleurs avant notre naissance et surtout après notre mort, et qui est temporairement incarnée sur terre. [...] Alors que c'est l'interaction avec l'autre qui petit à petit nous permet de fabriquer un moi», dit-elle.

En fait, Nancy Huston situe l'avènement du roman tel qu'on le voit aujourd'hui, en tant que fiction individuelle, très tard dans l'histoire de l'humanité, quelque part à la fin du XVIIe siècle.

«Maintenant, nous estimons normal que chaque personne décide de sa propre destinée et choisisse son chemin dans le vie, mais ce n'était pas du tout la norme pour l'humanité durant des siècles et des siècles», dit-elle.

Cette individualité, elle la présente comme salutaire pour le monde, qu'elle n'espère pas pour autant sauver de sa chute. Et en attendant, elle donne l'envie à tous et chacun de continuer d'écrire son propre roman.

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L'espèce fabulatrice

Nancy Huston, Actes Sud, Paris, 2008, 183 pages