Poésie québécoise - Les mots souples du poème

On ne peut pas dire que les éditeurs de poésie font relâche en ce début d'année 2003. Plus que jamais, la production québécoise de l'hiver et du printemps abonde dans tous les sens: des recueils inédits, des rétrospectives, des rééditions, voire des essais sont au programme. Que lire ou plutôt que choisir? Les lecteurs de poésie auront-ils la patience de prendre connaissance de tout? Comment s'y repérer? Tentons de dresser un portrait de la situation, afin d'y voir plus clair au cours des mois à venir.

À L'Hexagone, on remarque tout d'abord le nom de Gilles Cyr. L'auteur de Pourquoi ça gondole récidive avec Erica je brise, un recueil où «les mots du poème disent l'élément du monde». Le même propose aussi, cette fois au Noroît, sa traduction des poèmes du Montréalais d'origine iranienne Hossein Sharang. Cette parole à l'oeuvre dans Montagnes fugitives s'efforce de dire la fugacité de toute chose. Dans un autre registre, un récit poétique de France Boisvert, intitulé Le Voyageur aux yeux d'onyx, se présente comme la métamorphose d'une errance sans attache. Toujours à L'Hexagone, le dixième ouvrage de Nathalie Stephens, Je Nathanaël, se concentre plutôt sur la façon dont la langue contraint le corps. L'Écart traversé permettra aux lecteurs québécois de mieux faire connaissance avec la poésie de Pierre-Yves Soucy.

Au chapitre des rééditions, Rabatteurs d'étoiles, de Rachel Leclerc, verra de nouveau le jour avec une préface de Michel van Schendel. En format poche Typo, on regroupe trois recueils du Paul Chamberland de la période de Terre Québec, de même que l'oeuvre poétique complète d'Alain Grandbois. Chez Triptyque, le huitième livre de l'éditeur Robert Giroux met à l'épreuve une forme narrative qui joue davantage sur le rythme que sur l'image. Plus dépouillée, la voix d'Ollivier Dyens s'inspire de la souffrance ainsi que de la solitude des animaux dans Les Bêtes. Pour Tristan Malavoy-Racine, le poète cherche à entrevoir la matrice du jour, notamment par une série de procédés photographiques. Les Chambres noires est à prévoir pour très bientôt chez cet éditeur.

Aux Herbes rouges, la collection «Five o'clock» s'enrichit d'abord de quatre nouveaux titres: une Anthologie des Exotiques par Sylvain Campeau, L'Invitation à la vie de Robert de Roquebrune (avec une préface de Pierre Barrette), un choix de poèmes de Nelligan par Yolande Villemaire, ainsi qu'une curiosité: le premier recueil de poésie publié au Québec (Épîtres, satires, chansons, épigrammes et autres pièces de vers de Michel Bibaud, publié en 1830, maintenant réédité avec une préface de Bernard Pozier). Le directeur de cette collection, Claude Beausoleil, utilise la figure du loup afin d'interroger avec urgence le destin individuel, ainsi que le sort des collectivités, dans Baroque du nord. On pourra aussi se procurer, dès février, le premier tome des oeuvres complètes de Denis Vanier. En format poche, Terroristes d'amour suivi de L'Endroit où se trouve ton âme, de Carole David, sera également disponible à l'hiver. Dans L'Inconscient du soleil, les frères Hébert soulignent que José Acquelin «dévoile un lyrisme métaphysique qui interroge nos persistantes ambitions de porteurs de feu». Un nouveau nom s'ajoute pour clore la liste des Herbes rouges: Mario Brassard pratique le poème narratif dans Choix d'apocalypses, où il est question de «mort ludique» et de quelques personnages de ce monde.

Au Noroît, on retrouve Carl Coppens pour Le Grand Livre des entorses (en deux volumes), qui s'efforce de mimer le langage des guides en tout genre. En février, une anthologie bilingue (français-portugais) de neuf poètes de la maison, dans un choix et une traduction d'Alvaro Faleiros ainsi qu'une préface de Pierre Nepveu, introduira les lecteurs lusophones à la poésie québécoise. Au même moment, une réédition de Fenêtres et ailleurs (suivi de L'Oubli du monde) de Paul Bélanger sera disponible. En mars et en avril, neuf nouveaux titres s'ajoutent au catalogue. Un troisième recueil de Nicole Richard, La Leçon de silence, cette fois autour de la mort du père; le deuxième volet d'un triptyque de Michel Leclerc intitulé Si nos âmes agonisent; Vigile, une méditation sur la «défaite heureuse», de Jean Chapdelaine Gagnon. Géographies des lointains, de Louis-Jean Thibault, poursuit une quête où le poème rassemble le temps, la mémoire, de même que la vie, alors que Au seuil d'une autre terre, de Paul Chamberland, est l'occasion de souligner les 40 ans de poésie de l'auteur, tout en se penchant sur notre lien à la terre. Dans un registre plus aérien, Marcelle Roy posera un regard en forme d'interrogation sur le vieillissement, dans un recueil au titre encore à confirmer. On annonce que Patmos, d'Yves Gosselin, sera teinté par le mythe, et que le second recueil de Diane Régimbald, au titre non confirmé, prendra appui sur une phrase de Paul Celan.

Du côté de Trois-Rivières, les Écrits des Forges reviennent avec des auteurs aussi différents que la Française Marie-Claire Bancquart (Anamorphoses), l'Acadien Herménégilde Chiasson (Répertoire) ou encore Daniel Dargis (Les Noces de l'abandon). Chez les plus jeunes, on signale la présence de Simon Dumas, Isabelle Forest, de même que Carl Lacharité. Il y aura aussi un livre à deux sur le silence de la part de Jean Royer et du Belge Yves Namur, une édition en poche D'ambre et d'ombre, de Yolande Villemaire, ainsi que des nouveaux recueils pour Richard Lachance, Yvan Lacoursière, tout comme Anisa Mohammedi. Chez Prise de parole, on n'annonce pour l'instant qu'un récit poétique de Michel Muir, ainsi qu'un disque compact (poésie mise en musique) de Marc LeMyre. De plus, les Éditions du Remue-Ménage proposent une deuxième édition, revue et augmentée, de l'Anthologie de la poésie des femmes au Québec, de Nicole Brossard et Lise Girouard.

Chez Lanctôt éditeur, Visages de l'affolement, de Jean-Philippe Bergeron relate une expérience de deux semaines passées dans le département de psychiatrie d'un hôpital à la suite d'une tentative de suicide ratée. Après Une corde de bran de scie, Michel Garneau revient avec 'criture(en collaboration avec Fernand Durand) où l'on assiste à un délire d'écriture à deux: «une bulle d'air à respirer dans l'urgence des moments qu'il reste à vivre». Aux éditions Trois-Pistoles, on annonce pour le moment le cinquième tome des Îuvres complètes de Renaud Longchamps ainsi que Voyage dans chacune des cellules de Pierre Labrie.En ce qui concerne Trait d'union, Au-delà de Grand-Remous, de Gil Jouanard, et Cartes d'embarquement, de Bernard Pozier, ne feront qu'un dans la collection «Vis-à-vis» de Claudine Bertrand. Dans celle que dirige Louis Royer, «Poésie du square», on découvrira le premier ouvrage de Fannie Emmanuelle Langlois, qui se veut une adaptation libre et poétique du mythe Der Ring des Nibelungen.

Dans le domaine des essais liés au langage poétique ou à la poésie elle-même, Trait d'union propose également Poésie, terre d'exil d'Alexis Nouss: un ouvrage collectif autour du grand poète libanais Salah Stétié. Toujours dans la collection «Le soi et l'autre», L'Esprit migrateur. Essai sur le non-sens commun, de Pierre Ouellet, déplace le thème de la «migrance» vers sa nature davantage ontologique et symbolique. Enfin, dans la collection «Spirale» que dirige par ailleurs l'auteur d'Ombres convives, deux nouveaux titres sont attendus: L'Oubli prochain. La vie qui va, d'Alain Médam, invite à découvrir un essai-récit à propos de «l'avancée en âge sous la forme d'un retournement sur soi», alors que Le Labyrinthe aboli, de Jean-Pierre Vidal, explore la figure architectonique et rhétorique du labyrinthe. Chez Fides, Jeunesse et poésie revient sur l'histoire de l'Hexagone dans le contexte socioculturel des années 50. Enfin, aux éditions Trois-Pistoles, trois nouveaux titres viendront enrichir la collection «Écrire»: Matériaux mixtes, de Paul-Chanel Malenfant; Écrire me consigne, de Bruno Roy, etOrigines, de Christian Mistral. Signalons au passage, même si la poésie n'est pas en cause, que paraît, dans la même collection, Écrire des caricatures et de la BD, de André-Philippe Côté.