Fresque romanesque

Ces trois visages de la féminité contribuent à raconter l'histoire prenante d'un artiste de la Renaissance plongé dans la tourmente politique et morale de son époque, marquée par la montée des idées du théologien et réformateur allemand Martin Luther, lesquelles, nous le savons aujourd'hui, allaient provoquer le plus grave schisme de l'Église et mener, après le sac de Rome (1527) et quelque deux siècles plus tard, à la perte définitive du pouvoir de l'Église comme puissance séculaire.

Temps mouvementés

En épousant Katharina, la fille d'un notable influent, le jeune Niklaus Emmanuel Alleman accède à la société bourgeoise de Berne. Mais son beau-père accepte mal de donner sa fille à ce petit-fils d'immigrant italien, qui en plus n'a pas de vrai métier: il est peintre. Pour atténuer la méfiance de ses beaux-parents et de la société, il fait disparaître ses origines. En germanisant son nom, «Deutsch», il acquiert une nouvelle identité.

Quand le roman commence, Niklaus Manuel se prépare à peindre Le Jugement de Pâris, héros du cycle troyen à qui apparaissent Junon, Minerve et Vénus, réunies par Mercure pour décider à laquelle revient la pomme d'or destinée par les dieux à la plus belle... Dans l'élaboration du tableau, le peintre se laisse guider par sa belle-soeur Sophia, qui l'invite à moderniser le mythe du prince troyen qui a semé la destruction au-delà de sa propre mort. Niklaus met en scène Pâris dans une attitude (échange de regards avec Vénus) unique parmi les quatre cents traitements répertoriés du sujet en peinture.

C'est encore grâce aux enseignements de Sophia que le peintre prend conscience du rôle de l'artiste en ces temps incertains: «Il faut faire réfléchir ceux qui regardent tes tableaux.» Influencé par la Réforme qui embrasera bientôt l'Europe entière, Niklaus Manuel adhère aux thèses du moine hérétique allemand. Le voici en discussion avec un libraire qui prédit un bouleversement imminent de l'ordre social. «Le peuple commence à savoir lire, il ne prend plus des vessies pour des lanternes. Il a été tenu pendant si longtemps dans l'ignorance que ce sera une explosion quand il se réveillera. Partout dans l'Empire, les paysans commencent à se révolter parce qu'ils n'ont plus rien à perdre [...] Il y aura de grands changements, les princes comme l'Église n'ont qu'à bien se tenir.»

À la fin de sa vie, devenu haut fonctionnaire et écrivain, parfaitement intégré à la société bernoise, Niklaus se souviendra avec émotion de son père, qui lui a légué la volonté de se créer une place dans la société bernoise. Cette dernière a fini par accepter ce «Walch», cet étranger, comme un des siens.

Monde de sensations

En s'attachant à l'évolution de Niklaus Manuel dans son temps, Hans-Jürgen Greif restitue dans un récit sinueux fascinant la vie politique, religieuse et artistique en ce début de XVIe siècle dans les cantons germanophones de la Confédération. Le souffle d'un véritable écrivain gonfle les pages de ce roman. On est estomaqué par les descriptions évocatrices et la précision des détails qui donnent un relief saisissant aux lieux, à l'époque, à la peinture, aux personnages et aux sentiments.

Les descriptions ne s'arrêtent pas en surface. L'auteur s'appuie sur une connaissance approfondie des cultures, de l'histoire de la peinture et de l'Histoire. Il restitue les caractères si subtils des hommes et des villes. Rien ne manque dans ce monde de sensations, pas même les odeurs. Jusqu'au son qui envahit l'espace. Tournez une page, et vous voici aux côtés du peintre, sous les arcades de la place publique de Berne en pleine effervescence. «Cela martelait, limait, frappait, peinturait, jacassait dans la fumée âcre dégagée par les gargotes où l'on grillait de la viande, faisait cuire des beignets.»

Après Orfeo, qui s'appuyait sur une extraordinaire connaissance de l'art lyrique, Le Jugement de Pâris explore l'univers de la peinture au temps de la Renaissance. Hans-Jürgen Greif nous fait découvrir les différentes techniques de peinture (al fresco, maigre ou grasse, a tempera, à l'huile), le monde complexe des pigments, le marché de l'art et la vie des artistes au nord des Alpes au moment où leur métier était fortement menacé avec la disparition, dans les pays réformés, de leur principal employeur, l'Église catholique.

Le Jugement de Pâris séduit encore par la limpidité du style, l'acuité du regard et cette manière qu'a le romancier de se laisser traverser par l'âpreté d'une époque en procurant au lecteur l'agrément d'un récit savant et raffiné.

Né en Allemagne, Hans-Jürgen Greif vit à Québec depuis plus de 30 ans. Si sa langue première est l'allemand, c'est en français qu'il écrit. Mis en nomination au Prix du Gouverneur général pour L'Autre Pandore (Leméac, 1990), il a fait paraître un recueil de nouvelles, Solistes, et deux romans à L'Instant même (Orfeo, Prix littéraire du Salon international du livre de Québec, et La Bonbonnière, en collaboration avec Guy Boivin. Le Jugement de Pâris est sa cinquième oeuvre de fiction.

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Collaboratrice du Devoir

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Le jugement de Pâris

Hans-Jürgen Greif

L'Instant même

Québec, 2008, 246 pages

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