Poésie - Ombres et civilisation pour Nicole Brossard

L'anthologie que nous offrent les Éditions Typo, réunissant vingt recueils de Nicole Brossard de 1965 à 2007, est absolument essentielle pour qui veut connaître cette oeuvre unique. «J'ai la poésie plantée au ventre et au coeur.» Ce vers tiré d'Aube à la saison, le premier recueil de Nicole Brossard, en 1965, nous dit Louise Dupré dans sa préface, s'avère fort révélateur.

Plus qu'un aveu ou un constat, il s'agit d'une profession de foi qui trouvera des échos tout au long d'un parcours d'écriture de plus de quarante ans maintenant. Toutes les formes du travail poétique de Nicole Brossard s'y trouvent, des recherches formalistes des années 70 à l'investissement lesbien, à la recherche de l'intelligence du monde et de sa mise en langage. «Car cette poésie veut tout: une vision d'ensemble et un regard singulier, l'intellectuel et le sensible, le je et le nous, le passé et le futur, l'ici et l'ailleurs», nous dit encore avec justesse Louise Dupré. La générosité de cette anthologie est fabuleuse quand on pense qu'on y trouve même des extraits de son avant-dernier recueil, Après les mots, qui date de 2007. Une oeuvre majeure, qui non seulement nous aide à comprendre le parcours bien particulier de cette auteure phare, mais qui trace aussi, à travers elle, une histoire de l'évolution de la poésie québécoise contemporaine.

Incarnation

Nicole Brossard nous arrive, cette année, avec la même fébrilité. La poète s'incarne de plus en plus, dit «je» avec conviction dans son tout récent recueil, Ardeur, nous entraîne dans ses pas au devant du multiple: «je suis comme ça se prononce / langue ou guerre ou précoce / tantôt tournée vers le Nord / ses adjectifs de glace et d'actualité / tantôt phrase lancée libre / dans la lumière des rapprochements / je redeviens un morceau de temps / enfoncé dans notre espèce». Nous y lisons un appel que le réel invente avec ce «je» qui met en jeu la langue plus que l'autobiographique, «correspondant à la conception du sujet lyrique moderne, le je se construit dans la textualité, il devient un effet de l'énonciation», comme nous le rappelle Louise Dupré dans sa préface du livre précédent.

«Ce soir je propose un peu de ponctuation / cercle demi-lune verticale d'étonnement / une pause qui transforme / la lumière et la respiration / en langage et foyer d'incendie», affirme la poète, avec laquelle nous faisons la pause, essentielle à l'entendement. On l'y accompagne, toujours vivante. Ce nouveau recueil a la force tranquille d'une parole convaincue, d'une pénétration coutumière dans le langage, qui est son pain quotidien depuis les origines de son oeuvre.

Et le rose et la rose

Il faut aussi compter avec une certaine forme de douceur qui s'éploie, langoureuse: «personne ne se souvient plus très bien / de la couleur du silence / avant les grands croisements d'alphabets / et l'usage ancien des rideaux de mélancolie». Beau, le livre l'est d'emblée. Les poèmes de Nicole Brossard nous convient à mémoriser ces lieux qui, pour nous-mêmes, apportent leur sens et leur vision. «[...] et l'idée que vivre est / nécessairement un tout inside language» s'impose à chaque texte. Ce nouveau livre n'est pas seulement un pas de plus dans la recherche d'une plus grande compréhension du monde, il est aussi ouverture dans cette langue qui se donne à la jouissance émotive.

Collaborateur du Devoir

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D'AUBE ET DE CIVILISATION

(Poèmes choisis, 1965-2007)

Nicole Brossard

Anthologie préparée et préfacée par Louise Dupré

Typo

Montréal, 2008, 448 pages

ARDEUR

Nicole Brossard

Illustrations René Derouin

Éditions PHI / Écrits des Forges, coll. «G.R.A.P.H.I.T.I»

Luxembourg / Trois-Rivières, 2008, 120 pages