Le coeur bat plus au large du Viêt Nam

«Le coeur bat plus au large, et il y a bien des choses dont le sens s'éclaire», écrit Nicolas Bouvier dans L'Usage du monde, livre-culte des écrivains voyageurs. Cette citation, mise en exergue dans Voyage au Viêt Nam avec un voyou, oriente le lecteur. Car c'est bien à un double voyage que nous convie Alain Olivier.

Partant de l'espace parcouru — le récit relate un périple de cent jours qui l'a mené au Viêt Nam avec sa conjointe et leur fils —, la confrontation à l'espace et à autrui entraîne le voyageur dans un tourbillon intérieur. Dans Voyage au Viêt Nam avec un voyou, les mots deviennent les révélateurs du lent mûrissement d'un homme de quarante ans, et le voyage, hygiène de la distance de soi à soi.

Sac au dos, cheveux au vent

«Si nous voulons échanger, partager et goûter aux charmes des lieux et des gens qui nous accueillent, il faut savoir nous arrêter [...] voyager c'est aussi mouiller l'ancre, baisser les voiles, lier les amarres.» C'est dans cet état d'esprit qu'arrivent au Viêt Nam Alain, Anna et Daniel, ce dernier âgé de onze ans. Dans les lettres qu'il écrit à sa mère (pas de commentaire politique, économique ou social, tout au plus de rares allusions au passé colonial devant les plantations d'hévéas, ou à la guerre), le narrateur raconte que, du sud au nord, il se laisse transporter, enchanter par la beauté des lieux et le naturel accueillant des Vietnamiens.

Sa capacité à faire ressentir la moiteur étouffante de Saigon et du delta du Mékong, à palper l'ambiance des villages de pêcheurs, des marchés flottants, des rues animées pendant les festivités du Têt (le Nouvel An) est saisissante. Dans son récit, les Vietnamiens ne sont pas de simples figurants s'adonnant au taï chi avec leurs mouvements lents et mesurés dans la brume matinale. Ce sont des êtres hospitaliers et généreux malgré leur pauvreté. Qu'il s'agisse de la vieille femme qui joue aux cartes avec Daniel, du petit cireur de chaussures qu'Anna invite à leur table ou du gérant d'hôtel qui écoute, ravi, une mélodie vietnamienne.

Le voyageur s'émerveille de la facilité avec laquelle son fils va à la rencontre des Vietnamiens, jeunes et vieux, établit une complicité immédiate, des rapports simples et vrais. En le voyant observer dans les rizières les paysannes penchées face contre terre, les deux pieds dans la boue, qui repiquent le riz un plant après l'autre, il se prend à penser qu'on ne se frotte pas impunément à une culture différente: «Daniel constate de visu que les paysans qui produisent à la sueur de leur front le riz et le café que nous consommons vivent le plus souvent dans le dénuement.» Il est aussi beaucoup question de dignité humaine dans ce récit, de tous les affronts infligés à cette dignité.

Voyage intérieur

Chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé et où il rentre sans cesse. Le sourire de leurs hôtes vietnamiens vibrera longtemps, puissant et souverain, au plus profond des trois voyageurs, de même que le son déchirant du dàn bâu, luth à une seule corde. Pour l'écrivain voyageur, la quête d'un ailleurs, d'abord illusoirement situé en quelque point géographique, s'est intériorisée, intensifiée. Il n'hésite pas à inscrire, au coeur de son récit, les souvenirs d'une enfance privée de gestes affectueux («on ne se touchait pas») et les fadeurs d'une vie d'homme lourde du poids des revers et des défaites amères.

Un quatrain de Hafiz, poète perse du XIVe siècle, cité par Nicolas Bouvier dans L'Usage du monde — il l'avait inscrit sur la portière de gauche de sa Fiat Topolino à bord de laquelle il parcourait l'Asie centrale dans les années 1950 —, résume mieux que tout autre commentaire la lente reconstruction de soi: «Même si l'abri de ta nuit est peu sûr / et ton but encore lointain / sache qu'il n'existe pas / de chemin sans terme / Ne sois pas triste.»

Voyage au Viêt Nam avec un voyou n'appartient pas à la veine exotique d'une certaine littérature soucieuse de restituer exclusivement des impressions. Ce récit libre et alerte, rempli de fraîcheur et de candeur, animé par un souci constant de vérité, va au-delà de l'émerveillement devant un peuple qui offre une incarnation spécifique de la beauté. Il est une invitation au décentrement, à se rendre disponible et ouvert au monde extérieur, à se laisser remodeler par lui.

Voici un livre que l'on ne pourra pas s'empêcher de rouvrir pour retrouver l'atmosphère d'une ville ou l'humeur d'un personnage, les nombreuses réflexions qui ponctuent les étapes du voyage, la texture de l'instant, tour à tour rugueuse ou douce, et la quête de soi, ce chemin mystérieux qui va vers l'intérieur.

Alain Olivier est né à Alma en 1963. Il a vécu notamment en Afrique de l'Ouest, en France et en Italie. Il vit actuellement à Québec, où il est professeur en agroforesterie à l'Université Laval. Il a publié deux romans, Le Chant des bélugas (Vents d'Ouest, 1995) et Nuits d'Afrique (XYZ, 1997).

Collaboratrice du Devoir
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Voyage au Viêt Nam avec un voyou

Alain Olivier

XYZ éditeur

Montréal, 2008, 222 pages