Littérature québécoise - Le roman sous le vernis de l'histoire

Hans-Jürgen Greif est retraité de l’Université Laval depuis peu après y avoir enseigné durant 35 ans les littératures allemande et française. Photo: Ida Labrie
Photo: Hans-Jürgen Greif est retraité de l’Université Laval depuis peu après y avoir enseigné durant 35 ans les littératures allemande et française. Photo: Ida Labrie
Son nouveau roman, Le Jugement, le sixième titre de fiction de l'écrivain, s'appuie tout entier sur une toile du peintre bernois Niklaus Manuel, dit Deutsch (1484-1530), que l'on décrit généralement à la fois comme dramaturge, peintre, graphiste, réformateur et homme d'État suisse. Son Jugement de Pâris est aujourd'hui exposé au musée d'art de Bâle, troisième ville de Suisse.

Le Jugement — celui de Greif — est donc l'histoire de la création de cette toile célèbre par le peintre, celle de sa vie à Berne, les bouleversements esthétiques, religieux et politiques qui s'annoncent. Un fascinant travail de reconstitution qui donne à ce roman, gorgé de détails significatifs, d'odeurs et d'anecdotes, bien plus qu'un vernis d'intelligence.

«Je connaissais ce tableau depuis au moins vingt ans», raconte-t-il dans son appartement d'un immeuble en hauteur du quartier Montcalm, à un jet de pierre du conservatoire de musique où il fait du «coaching» d'allemand auprès des étudiants en chant depuis le début des années soixante-dix. Il ajoute tout de suite: «Et je ne l'ai jamais aimé.»

Un immense puzzle

Ayant de bons amis à Bâle, où il ne manque jamais, au cours de ses visites, de faire un saut au Kunstmuseum, l'énorme toile de Niklaus Manuel, l'une des pièces maîtresses du musée et l'une des premières oeuvres qu'on peut y voir en entrant, lui faisait chaque fois un drôle d'effet. Quelque chose dérangeait Hans-Jürgen Greif dans ce tableau, mais sans qu'il puisse l'identifier.

Or, au cours d'un nouveau voyage il y a trois ans, il a essayé de lui donner une nouvelle chance. La date au bas de la toile — 1517 ou 1518 — lui rappelait vaguement quelque chose, mais quoi? Luther, la Réforme, les «95 thèses» placardées sur les portes de la chapelle du château de Wittenberg.

«D'un seul coup, j'ai su que je devais écrire sur ce tableau-là», confie l'écrivain, retraité de l'Université Laval depuis peu après y avoir enseigné durant 35 ans les littératures allemande et française. «C'est l'année où tout a basculé. Je crois que c'est l'année la plus importante dans l'histoire occidentale.» Tout s'est passé à l'intérieur de vingt ans: de la découverte des Indes occidentales en 1492 jusqu'à l'affichage en 1517 des fameuses thèses de Luther, qui ont déclenché un véritable phénomène.

À Berne, par exemple, en une seule journée, toutes les églises ont été vidées, on y a brûlé autels, retables. Les objets de culte en or et en argent ont été fondus et transformés en monnaie. Cela ajouté à l'austérité réformiste, c'est ainsi que s'est formée en Suisse la vieille richesse. Tout un contexte qui revit dans le tableau de Deutsch. «J'en ai donc fait sortir les personnages pour expliquer ce qui s'est fait à cette époque.»

«J'aurais pu appeler ce livre-là aussi un essai, mais ce n'était pas vraiment possible, il nous manquait trop d'informations. C'était comme un immense puzzle, dans lequel j'avais certains éléments mais où beaucoup d'autres manquaient. Tout ce qui me manquait, je l'ai complété par ce qui me semblait logique, et à la fin de la rédaction du roman, je me suis aperçu que tout se tenait.» C'est ainsi que, pour ce roman riche et minutieux, l'écrivain a dû inventer des détails, des dialogues, et même certains personnages, comme celui de Sophia, qui incarne la contrepartie intellectuelle du peintre.

Souci de précision

«C'est donc une nouvelle construction, mais qui est tout à fait logique avec ce que le peintre est finalement devenu. Et en Suisse, ce bonhomme-là est un personnage extrêmement important.» Mais les temps changeaient profondément. En particulier au sud des Alpes, où la Renaissance italienne battait son plein, notamment en peinture.

«Je serais très curieux, dans une autre vie, de demander à Niklaus Manuel: vous savez, j'ai écrit quelque chose sur vous... Vous vous reconnaissez ou pas? glisse-t-il en souriant. J'aime beaucoup aussi ce jeu avec mon lecteur. L'amener sur des voies qui sont séduisantes.»

Et pour cela, les détails ont leur importance. «Lorsque j'écris, je veux toujours voir l'ensemble, pas seulement une partie. Il faut que ça sente quelque chose, il faut que ça goûte quelque chose; les gens mangent dans ce livre-là.»

L'an dernier, en collaboration avec Guy Boivin, il publiait à pareille date un formidable roman intitulé La Bonbonnière (L'Instant même), un feu d'artifice de personnages extravagants ou tranquillement ordinaires, immortalisés par une plume précise, ironique et impitoyable. Un «roman en portraits» qui se servait aussi de l'Histoire — ou du passé — comme terreau.

La Bonbonnière, explique Hans-Jürgen Greif, a été le fruit d'une rencontre de hasard avec Guy Boivin. Quelqu'un dont il a fait la connaissance un matin d'hiver au gym. Son voisin de vélo stationnaire, féru de généalogie, se met à lui raconter l'histoire invraisemblable d'une famille qui s'éteint. «Je lui ai dit: est-ce que vous savez que vous êtes assis sur une espèce de trésor?» Huit mois plus tard, il reçoit un coup de fil, puis un gros paquet de fiches.

«J'ai donc lu ça, poursuit-il. J'étais au désespoir... Il n'y avait pas d'odeurs, il n'y avait pas de couleurs. Il n'y avait rien du tout, c'était sec. Les simples faits. Au bout d'une quinzaine de jours, j'ai trouvé d'un seul coup le fil conducteur. C'était cette prédiction: le nom du père va disparaître. Et en même temps, j'avais le fil conducteur pour la grande angoisse du Québec, celle de la disparition.»

Il suffisait ensuite de mélanger les noms et les destins, de s'assurer que les gens encore vivants ne puissent plus se reconnaître, de mettre de la chair autour de l'os. «J'ai fait vraiment ce que j'appelle de la littérature, c'est-à-dire un processus de filtration extraordinaire. Mais sinon, tout est vrai», assure-t-il, aussi étonnant que cela puisse paraître pour qui a lu ce roman étonnant. «Un travail fou.»

Le Jugement tout juste terminé, Hans-Jürgen Greif confie son plaisir de faire chaque fois quelque chose de différent. «J'adore relever avec chaque livre un défi. Vraiment faire quelque chose d'autre.» Donc, pas de Bonbonnière numéro deux, l'auteur est catégorique: «J'ai fait ça, c'est terminé.»

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Collaborateur du Devoir

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Le Jugement

Hans-Jürgen Greif, L'Instant même, Québec, 2008, 242 pages

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