La chronique douce-amère d'Annie Ernaux

Annie Ernaux
Photo: Agence France-Presse (photo) Annie Ernaux
À cet esprit de manifeste semble répondre, de façon intéressante, Les Années d'Annie Ernaux. Dans ce récit hors genre, l'autobiographe superstar donne une énergique chronique de cinquante années, jusqu'à nos jours. Essai à la surface du temps vécu, mémoire soucieuse du collectif comme de l'écrivain, Les Années interpelle le souvenir de mille faits exposés au miroir de l'idéologie. La pensée explosée dépose son bilan.

Faillite, donc? Quelques mots de José Ortega y Gasset donnent d'entrée l'heure juste: «Nous n'avons que notre histoire et elle n'est pas à nous.» Avec sa simplicité coutumière, Ernaux ramène la génération nombreuse d'après-guerre, la sienne. Démonstrative et impudique, elle oppose ses mots aux ratés de la réussite et du bonheur. La littérature prend sa revanche.

Aux combats féministes, aux consensus médiatiques, aux élans de consommatrice, elle donne une attention minutieuse. C'est une archéologue du collectif, parisienne, élégante dans les moindres détails. Économe dans son verbe, mais riche de milliers d'images, Les Années se feuillette agréablement. J'ai vécu, j'étais là, je m'en souviens, et vous aussi: «Ce ne sera pas un travail de remémoration, tel qu'on l'entend généralement, visant à la mise en récit d'une vie, à une explication de soi. Elle ne regardera le monde en elle-même que pour y retrouver le monde, la mémoire et l'imaginaire des jours passés du monde, saisir le changement des idées, des croyances et de la sensibilité, la transformation des personnes et du sujet, qu'elle a connus», parce que le monde ne cesse de changer.

Une histoire des mentalités

Duras est là, tout près d'elle, avec son écriture blanche. Que les écrivains de Minuit, qui en ont perdu la magie, l'envient! Rien n'empêche toutefois de remettre en question les clichés d'une telle éphéméride. À quoi bon la leçon d'histoire, la fresque d'un de ces rassemblements que les Parisiens adorent, sur les Champs-Élysées, à la Bastille ou à la République? Parce que, justement, c'est Paris. La monstrueuse foule de chaque individu pense à ce qu'Ernaux raconte. Cette «autobiographie impersonnelle», ces «années» en reflètent les conversations, les tons, les allures, les préoccupations — bourgeoises, évidemment.

«Sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais.» L'héritage, sauver les meubles avant l'avalanche; soi et tous ses symboles, ses mots, ses brides de pensée, ses convictions. Cette vastitude vaine, cette énumération inépuisable, Borges l'a passée au crible de l'humour. Ernaux a moins d'imagination, mais plus de vie immédiate. En metteure en scène du quotidien parisien, elle propose son installation langagière. Elle fait un barrage au temps, avec son matériau devenu espace, dans lequel le lecteur a la liberté de se promener. Paris luxe, Paris images, Paris mots.

Flash Sagan, par exemple, Bonjour tristesse: «La possibilité d'un monde sans péché s'entrouvrait. Les adultes nous suspectaient d'être démoralisés par les écrivains modernes et de ne plus rien respecter.» Les filles et les garçons. Les chansons et les films. Les romans. L'ivresse et la vitesse. La province, Paris, années cinquante, soixante. Des vagues d'espoir pour la gauche, Mai 68, puis le ressac, et la marée des quatre-vingt, puis Sarkozy.

Les Années se rappelle l'actualité, les mentalités. Paris est devenu Lilliput, un noyau d'où les lignes aériennes jaillissent vers le monde. Verrue sur la terre pour les uns, joyau pour d'autres, la ville dense et dure vit en rangs serrés, de ses rumeurs, de ses conversations entendues, presque homogènes. «Je», «elle», «on» et «nous» font ensemble un monde en marche, une rumeur de conscience qui gronde. C'est ainsi que défilent ensemble le général et le particulier.

Témoignages et société

Ernaux plonge dans les consensus de l'intelligentsia de gauche. «La profusion des choses cachait la rareté des idées et l'usure des croyances», écrit-elle en écho à Perec. 1968, elle y revient, «première année du monde». Impossible de ne pas voir l'importance de cette foule, symbole d'«un moi hors de l'Histoire», affichant sa métaphysique de la liberté. Il y a eu l'abondance, culture d'après-guerre et invention de la consommation, oui, mais la société postmoderne pense encore.

Anti-sarkoziste, cette écriture féminine entretient en sourdine le mécontentement de sa génération. Qu'elle soit gâtée n'empêche pas sa déception. Qu'on relise La Génération lyrique de François Ricard, on y verra les bâtisseurs. Ernaux est toujours en chantier. Le sens du livre? Qu'on se souvienne de ces intellectuels désabusés et de ces artistes, fraternellement engagés dans un mieux-vivre et un mieux-penser.

Le temps est-il un adversaire? Prenez Camarades de classe de Didier Daeninckx, roman de la même collection (2008). L'idée part d'un site, www.camarades-de-classe.com, et surfe sur diverses interfaces du net. Objet: le temps retrouvé, mais du tout proustien. Autre qu'Ernaux sur la même chose, Daeninckx braque sa lentille sur les sentiments, la province, la banlieue, les vacances, les affects... Effets de mode, les nouveaux carrefours informatiques débarrasseront-ils le roman de ses innombrables lieux communs? Trop de banalité tue la réalité. La littérature veut autre chose, une voix dans les documents de l'imagination.

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Collaboratrice du Devoir

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Les Années

Annie Ernaux, Gallimard NRF, Paris, 2008, 242 pages
1 commentaire
  • Marie-Louise Lacroix - Inscrite 19 avril 2008 20 h 57

    ???

    Je ne comprends pas du tout le sens de votre texte, Mme Massoutre.

    Il me semble lire une suite désorganisée de phrases.

    Désolée.
    Vous aussi, j'espère.