Lettres francophones - Sous le signe de la mémoire

Assia Djebar. Photo: Olivier Laban-Mattei
Photo: Assia Djebar. Photo: Olivier Laban-Mattei

Depuis L'Amour, la fantasia, Assia Djebar, élue à l'Académie française en 2005, n'a cessé de créer des passerelles entre autobiographie et fiction, mémoire individuelle et héritage collectif. Son dernier ouvrage, intitulé Nulle part dans la maison de mon père, s'inscrit dans cette veine et retrace les épisodes marquants d'une enfance et d'une adolescence algériennes.

Récit à la première personne, celui-ci ne se désigne pas pourtant sous le nom d'autobiographie, puisque la narratrice, sous les traits de laquelle on reconnaît la romancière — ou plutôt Fatma, son prénom à la naissance —, n'est jamais nommée directement. Au moment où le livre commence, cette narratrice se remémore la fillette de quelques années à peine guidant sa mère voilée dans les rues de Césarée. Elle inventorie les lieux réservés aux territoires du féminin dans la maison du père. Mais elle sait aussi que ce père, seul instituteur arabe dans une école de Blancs, ne lui donne pas tout à fait la même éducation qu'aux autres «indigènes». Ne lui offre-t-il pas de vraies poupées «comme chez les Français»? Le même père lui interdit par contre de faire de la bicyclette, car elle ne doit pas montrer ses jambes en public. Ainsi l'enfant perçoit-elle dès le jeune âge la fracture entre les deux mondes, cette «société coloniale bifide» qui sera évoquée tout au long du parcours.

À l'école secondaire, dans l'internat où elle est pensionnaire, la narratrice reconnaît d'emblée la présence du groupe des Européennes et le «petit clan des musulmanes» dont elle fait partie. Ce qui ne l'empêche pas d'entretenir des liens avec les unes et les autres et de faire l'apprentissage de la liberté. Une liberté conquise peu à peu grâce à la libération du corps que lui apporte la danse et le sport. Grâce aussi à la découverte de la littérature et aux longues heures de lecture, la nuit, sous les draps, à la lumière d'une simple lampe de poche. Son adolescence rêveuse se passe sous la tutelle de Baudelaire, mais aussi de Claudel, de Giraudoux et de plusieurs écrivains qui lui apprennent à imaginer la «vie des autres».

Parmi les causes d'étonnement, les rituels qui entourent le mariage et le décalage entre le visage radieux de celle qui, du jour au lendemain, passe du statut d'idole à celui de victime, apparaissant alors aux yeux de tous telle une «Iphigénie en islam». Ou encore la transformation d'une condisciple externe qui, après avoir traversé la ville voilée, se dépouille de cet ornement chaque matin à l'entrée du collège pour se fondre dans l'anonymat des écolières.

La lecture des premiers poèmes en arabe classique que lui transmet par correspondance celui qui deviendra son fiancé lui fait entrevoir une dimension jusque-là inconnue de sa langue maternelle. Pourtant, c'est en français que les rencontres ont lieu, car le français, «plus neutre», permet d'éviter la «familiarité hâtive». Une autre forme d'interdit l'empêche d'utiliser la langue arabe lorsque, plus tard, étudiante dans les rues d'Alger, elle sait qu'elle ne doit pas parler au dehors sa «langue maternelle», sa «langue de coeur», de crainte d'être reconnue par l'un des siens et accusée d'impudeur parce que vêtue à l'européenne. «Hostiles, ils l'auraient été, ceux de votre clan! Pas question de vous dévoiler devant eux, ni de révéler votre identité: alors que vous l'étiez de fait, dévoilée! Mais aussi "masquée", oui, masquée par la langue étrangère.»

Dans cette société patriarcale, les femmes entre elles n'avaient pas que des liens d'amitié. Ainsi de cette camarade qui, de façon habile, tentera de subtiliser le fiancé. Ce qui amène la narratrice à se demander si «toute société de femmes vouées à l'enfermement ne se retrouve pas condamnée d'abord de l'intérieur des divisions inéluctablement aiguisées par une rivalité entre prisonnières semblables». Ce qui l'amènera, dans un geste insensé, à tenter de commettre l'irréparable, un matin d'octobre 1953, un an et quelques jours à peine avant l'insurrection qui bouleversa le pays.

À l'instar de la dernière fille du Prophète, la seule à lui survivre, la scriptrice se retrouve «dépossédée de l'héritage paternel» et avoue être «nulle part dans la maison de [son] père». «La colonie est un monde sans héritiers, sans héritage», lit-on dans un intermède intercalé entre les pages du récit. D'où ce «nulle part» qui fait contrepoids aux souvenirs et à leur cortège apaisant. D'où également la nécessité de dire cette douleur de la dépossession, ne serait-ce que pour «se dire à soi-même adieu». Ce que Dominique Fisher, dans un ouvrage récent, nomme «écrire l'urgence, retrouver les mémoires forcloses» en pratiquant une sorte de «métafiction historiographique» et en brouillant les frontières entre les genres, comme entre le factuel et le fictif.

D'un livre à l'autre et par des moyens chaque fois renouvelés, Djebar reconstitue cette «pulsion mémorielle» qui lui sert de rempart contre le désenchantement du monde.

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Collaboratrice du Devoir

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Nulle part dans la maison de mon père

Assia Djebar, Fayard, Paris, 2007, 408 pages

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