L'art poétique de Dany Laferrière

Photo: Pascal Ratthé

Chose certaine, son sens de la provocation ne s'émousse pas. À 55 ans, il se permet même d'en remettre. Son nouveau roman, dédié «à tous ceux qui voudraient être quelqu'un d'autre», est l'histoire d'un malentendu qui prend de l'ampleur jusqu'à échapper à son protagoniste. Écrivain, Dany Laferrière? Qui en douterait. Japonais? Ça mérite réflexion. Mais si on le regarde bien, on s'apercevra vite qu'il a réellement les yeux un peu bridés. Par l'ironie.

L'écrivain donne tous ses rendez-vous au café Les Gâteries, en face du carré Saint-Louis, rue Saint-Denis. Une sorte de «quartier général» où l'auteur de Pays sans chapeau et de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer a depuis longtemps ses habitudes.

Ce jour-là, on pouvait y croiser aussi bien Rodney Saint-Éloi, éditeur chez Mémoire d'encrier, que Françoise Careil, de la Librairie du Square, située juste à côté, qui en profite pour faire dédicacer son exemplaire encore tout chaud de Je suis un écrivain japonais. Fier de son coup, l'écrivain raconte que son nouveau roman, paru en France le mois dernier chez Grasset, figure là-bas parmi les meilleures ventes de la rubrique «Auteurs japonais de A à Z» du site de la librairie Amazon. Entre Tanizaki et Haruki Murakami.

Le plus magnifique jouet du monde

Le sujet pourrait paraître simple: un écrivain noir vivant à Montréal, qui a un don certain pour trouver des titres accrocheurs à ses romans, en imagine un qui dépasse tous les autres (Je suis un écrivain japonais), le lance tout de suite à son éditeur parisien qui s'emballe et lui concède une petite avance. Le consulat du Japon a mystérieusement vent de l'affaire, on s'agite à Tokyo ou on s'indigne, on dépêche même une équipe de tournage pour le suivre à la trace. Mais l'écrivain, lui, reste immobile, le roman ne dépasse jamais l'étape cruciale du titre. Le roman ne s'écrit pas, mais il existe quand même, happé par les forces centripètes du grand cirque ordinaire.

«J'avais en tête de faire un livre où la littérature serait totalement mise en abyme, confie Dany Laferrière. Il y a bel et bien deux couvertures, mais il n'y a pas de livre.» Un roman complet sur un roman qui n'existe pas, qui n'existera jamais, même dans la fiction, puisque le protagoniste rêvé par Laferrière ne l'écrira jamais après avoir pondu ce titre formidable. Et peut-être même a-t-il rêvé toute cette histoire...

«C'est un peu mon Art poétique, poursuit l'écrivain. Voilà ce que j'entends par littérature, voilà ce que j'entends par écriture, comment je vois les choses. Et cela, c'est présent un peu partout dans mes livres, même si ça n'a jamais été dit aussi directement. Cette fois-ci je l'ai mis en fiction.» Sa foi dans la littérature ne laisse aucun doute: «C'est le plus magnifique jouet du monde. Avec un nom de lieu, on peut créer un univers. Et on peut le déconstruire quand on veut, et le refaire.»

L'écrivain est souverain

Il affirme plus que jamais, avec Je suis un écrivain japonais, son horreur des étiquettes. «Être étiqueté sur quelque chose qui est le point focal de la liberté, être étiqueté à partir de la création est une chose absolument incroyable... Que je sois un écrivain migrant dans les anthologies me tue, tonne-t-il. C'est absurde! Parce que ça ne veut rien dire. C'est un espace de liberté, qu'on se le dise! Tout le reste, ce sont des choses qui se mettent dessus.» Il ajoute: «Un écrivain écrit, un lecteur lit, et les deux se rencontrent.» Point à la ligne.

Ça n'empêche pas tout le reste, ce n'est pas non plus vraiment grave, mais il faut prendre garde à ce que la «périphérie ne devienne pas le centre». Or il lui semble parfois que les comptables et les accessoiristes ont pris la place de l'acteur principal — comme c'est le cas dans un certain cinéma. Chercheurs, universitaires, agents d'immigration et autres réducteurs de têtes semblent s'être tous ligués au nom de la raison. «Ils vous mettent des étiquettes et croient qu'ils ne sont pas du tout dans la censure. Il faut sans cesse rappeler aux gens que l'écrivain, tout comme le lecteur, est souverain quand il est dans l'espace imaginaire.

Une chose aussi simple, il faudrait la rappeler sans cesse? C'est épuisant», laisse-t-il tomber.

Dans son nouveau roman, ce sont les éditeurs, les librairies et les publicitaires qui voudraient s'emparer de ce livre au titre presque trop beau pour être laissé entre les mains d'un écrivain. «Le système marchand a gagné, croit Laferrière. Ils peuvent aujourd'hui se passer de l'essentiel, le livre, et c'est ce qui est effrayant.»

Le livre devient secondaire, l'écrivain, une quantité négligeable. Sous ces pirouettes narratives se cache, si on se donne la peine de gratter un peu, une critique virulente du système. Présent — omniprésent diraient certains — depuis déjà quelques décennies dans l'univers médiatique québécois, Dany Laferrière connaît bien la chanson. «Dans ce livre, poursuit-il, je fais presque un hommage aux dictateurs, qui eux prennent l'écrivain au sérieux. Ils attendent que les livres s'écrivent, les lisent et puis ils interviennent.» Éclat de rire.

Voyageur immobile

Mais d'où vient Dany Laferrière? Exactement? Il rit. «Au "d'où viens-tu?" qui pose la question de l'origine, je réponds plutôt par "où veux-tu aller?", je pose la question du destin. Mais je crois quand même que la réponse est quelque part entre les deux, dans ce que Montaigne appelle le passage. C'est le mouvement qui compte. D'ailleurs, ce livre est un éloge du mouvement; le narrateur n'arrête pas. Il est à la fois immobile et n'arrête pas de suivre le trajet d'un poète japonais d'il y a deux siècles qui est lui-même en constant déplacement.»

Tous ses livres sont traversés de cette immobilité liée au mouvement — L'Odeur du café aussi bien que Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer. Je suis un écrivain japonais ne fait pas exception: «Il se déplace, ajoute l'écrivain à propos de son protagoniste, mais on ne sait même pas s'il a jamais quitté son lit.»

C'est une évidence, son oeuvre occupe le champ de l'imaginaire et du désir. À force de les écrire, d'y croire, de les répéter cent fois, les mensonges peuvent-ils se transformer en réalité? Serait-ce l'un des pouvoirs secrets de la littérature? «C'est la démonstration du mentir vrai. C'est l'idée de l'écrivain lecteur, qui est une permanence dans mon travail d'écrivain, que j'ai poussée à bout cette fois-ci. Je pense que c'est la seule chose que j'ai entièrement en commun avec Borges. C'est-à-dire qu'il est écrivain parce qu'il lit.»

Une maison où vivre

Et le Japon, dans tout ça? «Le Japon, c'est l'altérité totale. L'autre le plus extrême. Mais en fait, ce n'est pas vrai, puisque si je lis pour sortir de chez moi et de moi-même, rien n'est vraiment loin. C'est ce qui est formidable dans la création.» Déjà, au moment de la publication d'Éroshima en 1987, qu'il perçoit aujourd'hui comme un jumeau de Je suis un écrivain japonais, il le déclarait volontiers: «Je n'ai jamais rencontré de Japonaise.»

Si on connaît le culte qu'il voue à l'auteur du Journal d'un vieux fou et d'Éloge de l'ombre, l'immense Jun'ichiro Tanizaki, ce roman est surtout un hommage au poète Bashô, l'auteur de La Route étroite vers les districts du nord, qui a célébré le voyage et le mouvement — l'un des cinq B de sa vie de lecteur, avec Bukowski, Borges, Boulgakov et Baldwin.

Vingt-trois ans après le premier livre, nombreux sont ceux qui soulignent aujourd'hui la cohérence de l'oeuvre, forte à présent d'une quinzaine de livres. «Je n'ai jamais cherché à faire un livre plus grand que moi, reconnaît-il. J'ai cherché à faire une construction plus grande que moi, à créer un univers où je pourrais habiter. Une maison où vivre. Je pourrais presque définir mon travail d'écrivain comme ça.» La boucle est peut-être bouclée, croit-il. On peut mettre tous ses livres dans Je suis un écrivain japonais, puisqu'il n'y a pas de livre. «C'est un trou noir. C'est très japonais, ça, non?»

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Collaborateur du Devoir

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Je suis un écrivain japonais

Dany Laferrière, Boréal, Montréal, 2008, 272 pages