Dans les bibliothèques de la Nouvelle-France - Un certain Louis-Guillaume Verrier avait déposé 32 dictionnaires sur ses rayons...

Une façon originale de découvrir qui nous sommes et d'où nous venons consiste à étudier ce que lisaient les premiers colons. Le professeur Marcel Lajeunesse s'est non seulement passionné pour l'histoire du livre et des bibliothèques en Nouvelle-France, mais il a récemment complété une recherche pour voir si nos fondateurs consultaient des dictionnaires.

«Les dictionnaires sont importants puisque ce sont des outils — la somme des connaissances qu'on possède — auxquels on se réfère, rappelle Marcel Lajeunesse, dont la longue carrière a eu pour cadre l'Université de Montréal. Les dictionnaires sont en outre importants pour la compréhension de la vie littéraire.»

Or, M. Lajeunesse observe que nos ancêtres accordaient beaucoup d'importance aux dictionnaires et qu'ils en utilisaient une multitude. «Nous pouvons recenser de nombreux dictionnaires dans les bibliothèques de la Nouvelle-France, dit-il, bien que, dans ce temps-là, posséder 300 livres, c'était avoir une bibliothèque très importante.»

Pourtant, il recense notamment un certain Louis-Guillaume Verrier, avocat-procureur au Conseil supérieur, professeur de droit, érudit et bibliophile, qui a bâti la plus importante bibliothèque personnelle des débuts de la colonie avec plus de 1000 titres et 3000 volumes (dont plus de 30 dictionnaires). «C'était un intellectuel célibataire qui consacrait tout son argent à ses livres», commente le chercheur.

Marcel Lajeunesse a consacré sa carrière à enseigner l'histoire à l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'Université de Montréal. «J'ai été 36 ans professeur, directeur, vice-doyen, etc., et mon enseignement tournait notamment autour de l'histoire du livre et des bibliothèques.» À présent retraité, il poursuit néanmoins ses travaux et dirige des équipes de recherche. Dans le cadre de la Journée du dictionnaire, il présentera d'ailleurs ses plus récentes recherches sous la forme d'un exposé de 20 minutes sur le thème des dictionnaires en Nouvelle-France.

De la sorte, il remet à jour une époque oubliée...

Nos ancêtres, des amants du livre

La Nouvelle-France n'a jamais été très peuplée alors que le livre a toujours été rare.

En effet, tout au long notre appartenance à la Couronne de France (de 1608 à 1760), la population demeure modeste: de 100 habitants en 1627, elle atteint les 65 000 à la Conquête. Québec et Montréal comptent alors chacun 7000 habitants seulement. Par comparaison, les 13 colonies américaines, juste au sud de nous, rassemblent déjà un million et demi d'habitants.

De surcroît, la Nouvelle-France ne possédant ni imprimerie, ni journal ou librairie, tous les livres doivent être importés d'Europe. Le plus souvent, ils appartiennent aux rares institutions et surtout aux «riches intellos» de l'époque: les gouverneurs, intendants, clercs et prêtres. Les historiens estiment à environ 60 000 le nombre de livres présents dans la colonie de 65 000 habitants, soit moins qu'on en trouve dans une bibliothèque municipale d'aujourd'hui! «À l'époque, les livres sont chers, ils sont rares et viennent de loin!», résume M. Lajeunesse.

Néanmoins, le livre joue un rôle important dans la naissance de la colonie et dans son développement. À preuve, rappelle le chercheur, que fait Jacques Cartier à la suite de ses expéditions en Amérique? Il publie des ouvrages racontant chacun de ses trois voyages, ces livres étant par la suite traduits en anglais et en italien. Même chose pour Samuel de Champlain, fondateur de Québec, alors que les jésuites font parvenir chaque année (de 1632 à 1673) à leurs supérieurs en France leurs fameuses Relations des jésuites. «Il s'agit de récits qui sont publiés par le plus grand imprimeur de France, relate M. Lajeunesse, et qui sont lus par l'élite française. Et quand Pierre Boucher est envoyé en France en 1660 pour plaider la cause des colons, le jeune Louis XIV lui demande de rédiger un livre. Même s'il est relativement peu instruit, Boucher pond l'Histoire véritable et naturelle des moeurs et productions du pays de la Nouvelle-France vulgairement dite le Canada.»

«Tout cela nous indique que les gens de Nouvelle-France venaient d'une métropole où la culture du livre était développée, considère M. Lajeunesse. Ils ne venaient pas de nulle part!»

À l'affût des connaissances et du français moderne

Au fur et à mesure que se développe la colonie, s'ajoutent à ces récits de voyage les dictionnaires, ces «inventaires plus ou moins ordonnés des connaissances humaines». L'élaboration des premiers dictionnaires — le produit de l'invention de l'imprimerie — coïncide même avec la naissance de la Nouvelle-France.

Nous pouvons d'ailleurs recenser de nombreux dictionnaires dans les bibliothèques de la colonie naissante, a découvert Marcel Lajeunesse. Ainsi, la bibliothèque de Louis-Guillaume Verrier comptait 32 dictionnaires, celle de Fournerie de Vézon en possédait 22, et 14 pour celle de François-Étienne Cugnet.

«On parle de deux types de dictionnaires, relate-t-il, les dictionnaires de langue et ceux traitant de domaines ou de spécialités, comme le droit, le religieux, l'agronomie, etc.» On note qu'en Nouvelle-France, il y a beaucoup de dictionnaires de langue, surtout en latin — le langage de l'érudition de l'époque — ainsi qu'en français. «N'oublions pas que c'est l'époque où la langue française se fixe, rappelle M. Lajeunesse. L'Académie française publie d'ailleurs son premier dictionnaire. On est sous Louis XIV et la langue française classique se fixe par les dictionnaires.» L'un des premiers grands ouvrages de la langue française est le Dictionnaire français contenant les mots et les choses, rédigé par Pierre Richelet en 1680. On le retrouve dans les bibliothèques de quelques-uns de nos érudits ancêtres.

Le second type de dictionnaires est celui des ouvrages de spécialité. «Dans ce genre de dictionnaires, on essaie de mettre des connaissances du domaine, que ce soit dans le droit, le droit canonique, le commerce ou la justice, résume Marcel Lajeunesse. Ces dictionnaires de spécialité, ce sont en quelque sorte les premières encyclopédies d'un domaine donné.» L'un des curieux ouvrages très en vogue à l'époque est le Dictionnaire des cas de conscience, de l'abbé Jean Pontas, publié pour la première fois en 1715. Il attire l'intérêt non seulement des prêtres, mais également des laïcs, a constaté M. Lajeunesse.

«Tout cela prouve que, même dans une petite colonie à la population très limitée, il y avait des gens instruits, qui lisaient. Je pense que c'était un petit pays, mais tout à fait normal, avec des dirigeants, des curés, des administrateurs, des seigneurs...»

Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • denis darveau - Inscrit 29 mars 2008 12 h 05

    Des données exactes?

    À la conquête, Québec, la capitale de la Nouvelle-France, était plus populeuse que Montréal. La recherche historique a démontré qu'il y avait à Québec une concentration de gens instruits qui s'occupaient de l'administration de la colonie sous tous ses aspects (religieux, militaire, etc...). D'ailleurs l'évêque de Québec faisait partie du gouvernement royal de la Nouvelle-France et le Séminaire de Québec surpervisait la gestion des paroisses, principale forme d'organisation sociale à l'époque. Malgré sa petite taille, Québec représentait le pouvoir royal et elle devait à ce titre affirmer le prestige de la France et son savoir-faire, tel que le souhaitait principalement Louis XIV. La vie à Québec était semblable à celle de la Cour de France. Il n'est donc pas étonnant qu'il s'y soit trouvée une bonne quantité de livres dans des bibliothèques bien garnies comme celle de Francois-Étienne Cugnet dont la résidence se situait dans les environs de la place Royale à Québec.

  • mail@caphorn.com - Abonné 30 mars 2008 11 h 12

    Publication des relations de Jacques Cartier

    Dans l'article de Claude Lafleur au sujet des recherches de Marcel Lajeunesse sur la présence de livres en Nouvelle-France, on relève une affirmation qui mérite d'être corrigée : Il écrit : « Le livre joue un rôle important dans la naissance de la colonie et dans son développement. A preuve, rappelle le chercheur, que fait Jacques Cartier à la suite de ses expéditions en Amérique? Il publie des ouvrages racontant chacun de ses trois voyages, ces livres étant par la suite traduits en anglais et en italien. »
    La relation du premier voyage de Cartier n'a pas été publiée à son retour. Elle paraîtra pour la première fois en Italien à Venise en 1556, un an avant sa mort, dans le troisième volume de l'oeuvre d'un historien nommé Ramusio, qui publie la première histoire des voyages de découvertes, intitulée Navigationi e Viaggi, dans la section « Relationi della Nova Francia », qui contenait le récit des deux premiers voyages de Cartier (traduits par Ramusio lui-même) ainsi que la relation du voyage de Verrazano. À partir de cette version italienne qui connut plusieurs réimpressions, l'imprimeur John Florio fait une traduction en anglais qu'il publie en 1580 sous le titre suivant : A shorte and briefe narration of the two Navigations and Discoveries to the Northweast Partes called Newe Fraunce : First translated out of French into Italian, by this famous learned man Gio. Bapt. Ramutius, and now turned into English by John Florio : Worthy the reading of all Venturers, Travellers and Discoverers.
    La première édition française du récit du premier voyage paraîtra en 1598, plus de 60 ans après l'événement et 40 ans après la mort de Cartier. Elle est éditée à Rouen par un imprimeur du nom de Raphaël du Petit-Val. Mais cette édition n'était pas la version originale : l'imprimeur indique que c'est la traduction en français d'une version étrangère - on ne sait pas si le texte de départ était la traduction italienne ou anglaise. C'est à cette version que se réfère l'historien Lescarbot dans son Histoire de la Nouvelle-France qu'il publie en 1612. Il ne reste, de nos jours, qu'un seul exemplaire de cette édition. Elle est rééditée en 1843 à Québec, par la Société historique et littéraire, puis en 1865 à Paris. Il faudra attendre 333 ans avant que le texte original français ne soit retrouvé à la Bibliothèque impériale de Paris et publié par un chercheur appelé Michelant en 1867.
    La relation du deuxième voyage de Cartier n'aura pas à attendre aussi longtemps : elle paraîtra à Paris en 1545 chez Ponce Roffet, sous le titre Brief recit & succinte narration, de la navigation faicte es yles de Canada, Hochelaga & Saguenay & autres, avec particulières meurs, langaige, & ceirmonies des habitants d'icelles : fort delectable à veoir. Trois manuscrits assez semblables entre eux sont encore conservés à la Bibliothèque nationale de Paris.
    Cartier est rentré de son troisième voyage entièrement discrédité, la cargaison d'or et de diamants qu'il rapportait se révélant n'être que de la pyrite de fer et du mica et comme il avait désobéi aux ordres de Roberval, le récit de son troisième voyage n'a pas été publié à son retour. Il l'a été cinquante ans plus tard en anglais avec celui de Roberval - tous deux incomplets - ainsi que le routier de Jean Alfonse par R. Hakluyt en 1598 dans A catalogue of certaine voyages made for the discovery of the gulfe of Saint Lawrence, to the West of Newfoundland, and from thence up the river of Canada, to Hochelaga, Saguenay and other places.
    Ces renseignements proviennent de l'excellente édition critique des relations de Jacques Cartier préparée par Marcel Brideaux publiée en 1986 aux Presses de l'Université de Montréal.
    Yves Gélinas
    316, rue Girouard Oka QC Canada
    mail@caphorn.com