Entretien avec Alain Rey, rédacteur en chef des Éditions Le Robert - Que les dictionnaires croissent... et se multiplient !

«Les Français devraient davantage lire des ouvrages québécois, les Québécois, des livres martiniquais, les Belges, la littérature africaine», soutient Alain Rey, rédacteur en chef des Éditions Le Robert.
Photo: «Les Français devraient davantage lire des ouvrages québécois, les Québécois, des livres martiniquais, les Belges, la littérature africaine», soutient Alain Rey, rédacteur en chef des Éditions Le Robert.

Lorsqu'il parle dictionnaires, Alain Rey ne mâche pas ses mots. À 80 ans, le père du Petit Robert milite toujours passionnément en faveur d'abécédaires qui respectent les particularités linguistiques propres à chaque région de la francophonie. Dans le cadre de la troisième Journée québécoise des dictionnaires, qui se déroulera à Québec le 4 avril, Le Devoir s'est entretenu avec le prolifique lexicographe pour en savoir davantage sur les façons de dénouer les tensions entre la langue de France et celle du Québec.

D'entrée de jeu, Alain Rey est formel. Il ne faut pas parler de l'avenir «du» dictionnaire, mais bien de l'avenir «des» dictionnaires. «La francophonie englobe un éventail de civilisations absolument prodigieuses, dit-il. Il est impossible dans un seul et même ouvrage d'accumuler les particularités des français d'Afrique, d'Europe ou des Antilles. Pour refléter cette richesse, il faut une multitude de dictionnaires. À la fin de cet exercice, nous pourrons ensuite sélectionner un ensemble normalisé de mots et de définitions qui reflètent un vécu commun.»

Ainsi, un dictionnaire québécois ne devrait pas éliminer les régionalismes ni même les sacres. «Il ne faut pas que ça reflète une langue et des formulations perçues comme parfaites, explique-t-il. L'idée, c'est que chaque région ait son dictionnaire, qui reflète les manières spontanées de parler la langue maternelle», poursuit-il.

À ce titre, il salue le travail de la Québécoise Marie-Éva de Villers, qui a élaboré le Multidictionnaire de la langue française. «C'est un excellent dictionnaire pédagogique qui met en garde contre les différents pièges d'usage.»

Pour un français sans hiérarchie

Malgré que le français de Paris soit la forme la plus ancienne de la langue, elle ne doit pas pour autant avoir préséance. «Il ne faut pas donner la priorité à l'histoire. Il faut enlever l'hégémonie d'une forme de français par rapport à toute autre. Chacun doit garder son expression sans se moquer de celle du voisin.»

Mais comment, alors, concilier toutes les variations de la langue de Molière? «Par la littérature!, rétorque Alain Rey. Les Français devraient davantage lire des ouvrages québécois, les Québécois, des livres martiniquais, les Belges, la littérature africaine. C'est par l'échange et l'ouverture que la langue va pouvoir s'enrichir.»

À l'heure de la mondialisation, les médias de masse peuvent également servir de ponts. «Les médias transmettent généralement un mode de français qui est plus neutralisé. Ils permettent la porosité entre les différentes modulations de la langue», soutient-il.

Les maux des mots

Outre les différences d'accents, Alain Rey considère que le principal irritant entre la langue de France et celle du Québec concerne la question des anglicismes. Celui qui en sera à sa trentième visite dans la Belle Province, lors de la troisième Journée québécoise des dictionnaires, croit toutefois que le fossé entre les deux jargons s'est grandement amenuisé depuis la Révolution tranquille.

«Je crois que le statut d'un anglicisme est davantage défendu en France qu'au Québec. Le problème en France, c'est que les anglicismes sont davantage assimilés car ils sont prononcés avec la phonétique française tandis qu'au Québec, ils sont encore prononcés à l'américaine. En revanche, les Québécois sont beaucoup moins conscients de leur usage.»

Malgré sa préoccupation pour un français de qualité, il considère l'usage d'anglicismes comme «ennuyeux, mais pas catastrophique. La langue anglaise s'est constituée à l'aide de bien plus de mots français que la langue française de mots anglais», rappelle le rédacteur en chef des Éditions Le Robert. Il se dit néanmoins grandement perturbé par l'adoption «d'anglicismes nouveaux» dans le champ de l'informatique.

«Il faut évacuer des mots comme "mail" ou "e-book", explique-t-il. Le fait que la France et la Belgique cèdent de plus en plus aux calques de l'anglais du langage informatique me dérange. À ce titre, le Québec sert d'exemple. Les Nord-Américains se sont mis à l'ordinateur bien avant les Européens. Au Québec, on a élaboré tout un vocabulaire technique. Cela dit, je suis encouragé par le fait qu'en France on utilise de plus en plus le mot courriel, développé au Québec.»

La troisième Journée québécoise des dictionnaires se déroulera le 4 avril prochain au Musée national des beaux-arts du Québec. La conférence donnée par Alain Rey s'intitulera «De la variation spontanée des usages à la reconnaissance d'une norme».

L'auteur, qui a enseigné à l'Université de Montréal en 1970, a gardé de nombreux amis dans la province. Il s'est également avoué enchanté de pouvoir participer à l'événement lors de l'année du 400e de la ville de Québec. «Quatre cents ans d'usage du français sur le continent, ce n'est pas rien! Pour moi, le Québec est l'un des témoins les plus importants de la diffusion de la langue française dans le monde, donc c'est toujours passionnant de venir le visiter», conclut-il.

Collaboratrice du Devoir