Essais québécois - C'est quand, le bonheur ?

Le psychanalyste François Lefebvre invite à vivre le couple comme «une école de vie».
Photo: Pascal Ratthé Le psychanalyste François Lefebvre invite à vivre le couple comme «une école de vie».

Moi qui ai si peu l'esprit psycho-thé-rapeutique, qui déteste me faire demander, par un collègue à l'air concerné, «comment ça va, toi?», serais-je en passe de devenir un petit spécialiste des relations de couple? Après avoir lu Qui sont ces couples heureux? (Le Livre de poche, 2007), du psychologue et sexologue Yvon Dallaire, qui me renseignait sur les phéromones de mon épouse (j'y reviens parce qu'il semble que ce clin d'oeil ait eu son effet sur les lecteurs) et, soyons honnête, sur plein d'autres réalités du couple contemporain, me voici à la lecture de Couple en crise. De la désillusion à la découverte, du psychologue et psychanalyste François Lefebvre. Y a-t-il, dans la salle, un Freud de service à cinq sous pour interpréter ce récent penchant? Optons, si vous voulez, pour le hasard des parutions.

Des couples en crise, en effet, ce n'est pas ce qui manque. Aussi, que des spécialistes de la chose se proposent de les aider en partageant leurs lumières avec le grand public ne peut que nous réjouir. Le doute, néanmoins, subsiste: dans cette industrie éditoriale qu'est devenu le discours psy sur les relations humaines, y a-t-il une substance intellectuelle à même de stimuler une vraie réflexion, sans illusion, sur un possible bonheur conjugal?

Alliant la modestie à la lucidité, François Lefebvre tente de relever le défi. Autrefois, écrit-il, la relation conjugale était «portée par des communautés de sens (l'Église, au Québec) qui dictaient au couple sa finalité». Les choses, depuis, ont changé. La femme s'est émancipée et les interactions homme-femme se sont multipliées, dans un contexte de libéralisation des moeurs. «Aujourd'hui, ajoute-t-il en insistant sur l'essentiel, cette relation n'a souvent que le bonheur et l'épanouissement de chacun comme finalité. Et cela pèse lourd sur la relation conjugale, à laquelle chacun en demande beaucoup.»

De la formule «pour le meilleur et pour le pire», nous n'avons retenu que la première moitié. Ce changement d'attitude, évidemment, n'est pas pour peu dans la crise qui frappe tant de couples. En bon psy qui ne juge pas, Lefebvre ne propose pas un retour en arrière. Il suggère plutôt de vivre le couple comme «une école de vie» dans laquelle on peut trouver «une possible appréhension de données fondamentales de l'existence humaine, comme la finitude humaine et la solitude». Ainsi, la désillusion engendrée par la conscience de la fragilité et de l'imperfection du couple peut se transformer en occasion de découverte de soi-même et de l'autre.

Lancée par une solide critique des mythes liés au bonheur conjugal (l'âme soeur, le coup de foudre durable, la fusion, la communication salvatrice, l'autonomie à tout prix), la réflexion de Lefebvre vise surtout à nous faire prendre conscience que «la désillusion et le deuil de l'autre idéalisé» sont nécessaires à «l'émergence d'une compagne ou d'un compagnon de vie». Le parcours, dans certains cas, peut être laborieux puisque l'engagement amoureux «relève de la réunion de deux histoires, de deux mentalités, de deux traditions». Il oblige souvent, donc, à revisiter le passé pour découvrir les «diverses parties de nous-mêmes héritées de nos ancêtres», mais cette exploration peut être une occasion d'enrichissement humain plus qu'un pensum.

Lefebvre, fidèle à la tradition psy, nous sert bien quelques vignettes cliniques visant à illustrer la portion plus théorique de son propos, mais il cite aussi le Solal de Belle du Seigneur (Albert Cohen) et le Johan de Scènes de la vie conjugale (Ingmar Bergman), lequel déplore l'analphabétisme de l'âme. «Nous apprenons tout sur notre anatomie, dit ce dernier, tout sur l'agriculture en Nouvelle-Zélande, la racine carrée de pi, tout ce que tu voudras, mais sur notre âme, pas un mot. Nous sommes d'une ignorance stupéfiante tant en ce qui nous concerne qu'en ce qui concerne les autres.» Ça peut bien, trop souvent, mal aller.

C'est donc à une alphabétisation de l'âme, dans le contexte conjugal, que François Lefebvre nous convie. Quant à moi, je ne cherche pas de psy, mais, le cas échéant, j'en voudrais un comme lui. Sympathique, cultivé et pas trop thérapeute au sens téteux du terme.

Penser le bonheur

Avec Le Bonheur philosophe. De Pythagore à Al Gore, de Jacques Sénécal, je suis nettement plus dans mon élément. Pourquoi la philo plus que la psycho? Parce que le subjectivisme souvent complaisant de la seconde et son obsession thérapeutique me semblent souvent limitatifs. En philo, on dépasse la logique du témoignage reçu par une écoute pour accéder à l'échange discursif. Amant de la discussion, j'en ai fait, depuis longtemps, ma famille.

«Introduction à la philosophie abordée sous l'angle du bonheur devenu, aujourd'hui, un véritable devoir social», le bel essai pédagogique de Sénécal donne raison à Aristote, qui affirmait que tous veulent être heureux, même s'ils ne s'entendent pas sur les moyens d'y parvenir. En 33 brefs chapitres, l'ex-enseignant de philosophie au collégial parcourt l'histoire de cette discipline pour y débusquer les règles de la vie bonne. Il n'y aura pas de recettes puisque «la philosophie, ce n'est pas le bonheur, bien sûr, mais certainement une excellente façon de le penser, de le chercher et même de le pratiquer».

De Pythagore à Freud, en passant par Socrate, Platon, Aristote, Montaigne, Kant, Marx et Nietzsche, la plupart des géants de la discipline figurent dans cette galerie, mais les contemporains y sont négligés, sauf comme suggestions de lecture. L'équipe de rêve de Sénécal se compose principalement d'Épicure, «le véritable fondateur de la simplicité volontaire», de Montaigne, avec sa «sagesse plus singulière qu'universelle», et de Spinoza.

Injuste à l'égard des sophistes, «les ancêtres de nos démagogues et de nos publicitaires», et du catholicisme, une croyance qui «ligote» la vie, écrit-il, Sénécal n'en demeure pas moins, dans l'ensemble, un guide généreux, capable d'esprit critique. D'Al Gore, par exemple, il dira que sa croisade environnementale est justifiée, mais que son libéralisme à tous crins la contredit.

La quête du bonheur, nous dit essentiellement Sénécal, peut être menée en solitaire, mais la compagnie des grands penseurs évite bien des détours au chercheur, tout en le maintenant «dans un état de quiète inquiétude».

louisco@sympatico.ca

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Couple en crise. De la désillusion à la découverte

François Lefebvre, Illustrations de Stéphane Jorisch, Fides, Montréal, 2008, 144 pages

Le bonheur philosophe. De Pythagore à Al Gore

Jacques Sénécal, Liber, Montréal, 2008, 258 pages