Les mots des autres

C'est par eux que les oeuvres nous arrivent, de langues et de contrées lointaines. Par eux que nous avons fréquenté de grands auteurs comme s'ils étaient tout près de nous.

Les traducteurs de littérature, à qui l'on doit tant, sont pourtant de grands oubliés. Le poète Michel Garneau, qui a traduit et adapté autant Shakespeare que Leonard Cohen, et qui vient de publier un recueil intitulé Poèmes du traducteur à L'Hexagone, s'amuse d'ailleurs parfois à demander: «Vous avez lu Dostoïevski. Ah bon? Et dans quelle traduction?», ce à quoi la personne interrogée ne sait la plupart du temps pas quoi répondre.

Traduire n'est pourtant pas un art facile. Traduire, c'est assurer la représentation d'un écrivain devant un public qui autrement ne l'aurait pas connu. C'est toucher la voix d'un auteur et lui donner une autre langue sans trahir sa pensée. Cela demande une excellente connaissance des deux langues. C'est un défi et une responsabilité.

Pour Michel Garneau, la traduction est un geste politique, «pour aider notre langue à devenir libre», dit-il. Et sa première traduction a été une oeuvre du dramaturge américain Edward Albee, Zoo Story, dans les années 60. «Marcel Sabourin voulait monter ce texte très typique des années 60, mais il n'avait pas pu avoir les droits de l'agent new-yorkais, parce que la pièce était déjà jouée à Montréal en anglais. L'agent ne comprenait pas qu'il y avait deux villes de Montréal, l'une française et l'autre anglaise», se souvient-il. Sa traduction d'Albee n'a finalement jamais été jouée, mais Michel Garneau avait découvert la nécessité de traduire.

«J'ai bien constaté qu'on ne connaissait Albee que dans les traductions françaises faites à Paris, dit-il. Ces traductions sont très mal faites. Les Français sont à mon avis les pires traducteurs au monde à cause d'un sentiment exacerbé de leur légitimité. Tandis que nous sommes très humbles devant les autres langues.»

Plus tard, c'est à Shakespeare que Michel Garneau s'attaquera, en traduisant Macbeth en n'utilisant que des mots recensés dans le Glossaire du parler français au Canada, qui détaille la langue parlée au Québec entre 1900 et 1930. «Les gens pensaient que j'avais inventé des mots, mais j'ai été très rigoureux», dit-il.

En utilisant cette langue, Garneau voulait rendre à Shakespeare la verdeur de son langage, qui était, à l'époque du dramaturge anglais, très jeune et très nouveau. «La langue qu'utilise Shakespeare n'était pas parlée soixante ans avant lui. Il écrit dans une langue vivante. À cette époque, à la cour d'Angleterre, les nobles se piquaient d'ailleurs de parler français.»

Musical, populaire, Shakespeare est d'ailleurs depuis cette époque souvent édulcoré ou censuré, dit Garneau.

Fidélité avant tout

La fidélité est une qualité incontournable du traducteur, soulignent ceux qui pratiquent cet art, même si, en France au XVIIIe siècle, un courant de traduction qu'on appelle «les belles infidèles» soutenait qu'on pouvait adapter librement des oeuvres au goût du jour et du lieu de traduction. C'est ainsi que Voltaire, par exemple, a volontairement retranché des scènes comiques des oeuvres tragiques de Shakespeare, sous prétexte qu'en France la tragédie ne tolérait pas ce genre d'écart, explique Lori Saint-Martin, professeure de littérature et écrivaine, qui a gagné de nombreux prix de traduction avec son associé Paul Gagné. Tout récemment, le couple a remporté le Prix du Gouverneur général pour sa traduction de Dernières notes, de l'auteure canadienne d'origine hongroise Tamas Dobozy, publiée aux Allusifs.

Mais l'infidélité est une école de pensée qui n'est plus très suivie en traduction, et les traducteurs essaient en général aujourd'hui de demeurer le plus près possible de l'oeuvre originale, ajoute-t-elle. «On essaie de voir comment l'auteur aurait fait en français, s'il avait fait son livre en français. Il faut déployer les ressources du français à cet escient», dit-elle.

Traduire un texte en une autre langue pose des défis que les non-initiés connaissent mal. Ainsi Michel Garneau a-t-il peiné à traduire les titres de deux recueils de poésie de Leonard Cohen, lui-même Montréalais, qui insiste pour que ses oeuvres soient traduites par un Québécois. Le premier titre, Stranger Music, est devenu Étrange musique étrangère et le second, Book of Longing, est devenu le Livre du constant désir.

«Je suis poigné avec des langues ennemies», dit Michel Garneau, précisant que le français a des origines latines tandis que l'anglais a des racines germaniques. «Quand on prend un recueil de poésie en traduction, la version française est toujours un peu plus longue que la version anglaise, dit-il. C'est frustrant.»

Lori Saint-Martin ajoute que les répétitions, qui sont fréquentes dans les textes anglophones, sont moins tolérées chez les éditeurs francophones.

Pour Michel Garneau, «toute traduction est locale». Mais Lori Saint-Martin et Paul Gagné doivent fréquemment travailler sur des traductions qui sont produites en coédition, soit à la fois par un éditeur québécois, pour le Québec, et un éditeur français, pour la France. Cette formule, si elle a l'avantage de préserver le marché des éditeurs québécois et de limiter les coûts pour les éditeurs français, pose des problèmes de traduction pour les artisans, qui doivent fournir le même texte des deux côtés de l'Atlantique. Par exemple, alors que les Français disent «plan de travail» pour parler d'un «comptoir de cuisine», les Québécois parlent d'un «stationnement» au lieu d'un «parking», et d'un «courriel» pour un «mail». Ces problèmes donnent lieu à d'étranges négociations entre éditeurs québécois et français, dit Lori Saint-Martin. «On peut dire: "On va vous donner le plan de travail et vous nous donnez les bleuets"», raconte-t-elle.

L'usage des jurons pose aussi problème: «tabarnak!» étant décidément trop québécois et «putain!», trop français. Cette «voix mitoyenne» qu'il faut trouver fait dire à certains traducteurs qu'ils doivent écrire une langue qui n'est finalement parlée nulle part, une langue qui serait parlée au beau milieu de l'Atlantique, ou «au Groenland», confirme Lori Saint-Martin.

Astreignant, peu reconnu, le métier de traducteur exige beaucoup d'humilité de la part de ceux qui le pratiquent, bien que ceux-ci soient parfois, c'est le cas de Lori Saint-Martin et de Michel Garneau, également auteurs. Au moment d'accepter de traduire le dernier recueil de Leonard Cohen, Michel Garneau s'est d'ailleurs donné pour défi de composer un poème de son propre cru par poème traduit. C'est ce qui a donné le très beau recueil Poèmes du traducteur, qui vient de paraître à L'Hexagone, une sorte de réponse ou de dialogue avec le recueil de Cohen. «Quand je traduis, cela me met parfois de mauvaise humeur / parce que j'ai l'impression / que ça me vole des poèmes», écrit-il dans un premier poème intitulé Proème.

Lori Saint-Martin, elle, considère que le métier d'écrivain et celui de traducteur doivent s'exercer à différents moments, pour ne pas y perdre son essence et parce que, chaque fois qu'on change d'auteur à traduire, il faut changer de voix et, le temps d'un texte, oublier la sienne...

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Poèmes du traducteur

Michel Garneau

Éditions de l'Hexagone

Montréal, 2008, 353 pages

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