L'aire des idées - Un clonage peut en cacher un autre

Ève ou la répétition (Odile Jacob, 1999), tel était le titre prophétique d'un roman sur le clonage dont l'auteur était le biologiste Jacques Testart, directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). «Eve ou la supercherie», tel pourrait être le titre résumant l'affaire du clonage des raéliens. Jacques Testart, «père scientifique» du premier bébé éprouvette français né en 1982, n'a eu de cesse, depuis cet exploit, de dénoncer les dérives et les dangers de dérapage de la science génétique. Il craint que la question du clonage reproductif des raéliens et de Clonaid n'ouvre la voie à l'acceptation du clonage thérapeutique, que plusieurs prétendent être plus «éthique». Le Devoir l'a joint à Paris.

Antoine Robitaille. N'êtes-vous pas rassuré par le tollé qui a suivi l'annonce par Clonaid de la première naissance présumée du clone?

Jacques Testart. Non, pas du tout. Je trouve absolument affligeant que les commentateurs ne s'intéressent actuellement qu'à cette seule question: c'est vrai ou non? Car si Eve ne s'avère pas être un clone, il est évident que, dans un avenir rapproché, il y aura de véritables clones. Ensuite, je trouve choquant que les scientifiques et les médecins qui expriment leur indignation à l'égard du clonage reproductif enchaînent immédiatement en chantant les louanges du clonage thérapeutique, lequel n'est pas, pour moi, plus éthique que l'autre.

Pour quelles raisons?

D'abord parce qu'il s'agit de fabriquer un être humain dans le but de le tuer. C'est quand même une révolution anthropologique! On n'a jamais vu ça. Même dans les pays où il y a la chaise électrique, on ne fabrique pas d'enfants spécialement pour les asseoir dessus! Ensuite, il faut savoir que les expériences chez l'animal ne sont pas du tout concluantes. Le clonage reproductif est évidemment une voie de recherche passionnante qu'il faut mener chez l'animal. Mais on est très loin d'en savoir suffisamment pour le faire chez l'homme.

Quels dangers renferme le clonage thérapeutique?

Ce qu'il y a de plus redoutable, c'est que les recherches qui seront menées sur le clonage thérapeutique vont d'abord être un moyen de perfectionner les technologies de production massive d'ovules humains. Ces technologies-là vont ensuite être utilisées en fécondation in vitro, et non plus en clonage, pour obtenir de grandes quantités d'ovules. Et ainsi beaucoup d'embryons. Alors on appliquera sur ces grandes populations d'embryons ce qu'on appelle le «diagnostic pré-implantatoire» (DPI), autre nom pour nommer le passage au crible d'un groupe d'embryons pour sélectionner parmi eux celui ayant les meilleurs profils génétiques et ensuite le transplanter dans l'utérus.

Les clonages reproductifs et thérapeutiques sont-ils selon vous des crimes contre l'humanité?

Pour ce qui est du reproductif, je le dis comme tout le monde. Et j'ai tendance à le dire aussi pour le thérapeutique, puisqu'il s'agit de créer un être humain pour le détruire. Tant qu'on n'a pas démontré chez l'animal l'efficacité et l'innocuité de ces techniques pour avoir des thérapies, c'est tout à fait prématuré. Et l'empressement de tous ceux qui veulent le faire masque des intérêts qui ne sont pas vraiment médicaux et qui relèvent à la fois de la publicité et du carriérisme, et qui sont peut-être un peu financiers, puisqu'il est bien évident que, contrairement au clonage reproductif — qui à mon avis restera artisanal, puisqu'il ne peut pas être mis en marché dans une économie mondialisée —, le clonage thérapeutique va produire très vite des souches cellulaires qui vont être caractérisées pour leur compatibilité avec des malades éventuels, qui vont être congelées, brevetées et commercialisées. Autrement dit, ça rentre tout à fait dans le cadre de la commercialisation du vivant, alors que ce n'est pas tellement le cas de l'autre clonage. Le clonage reproductif se classe plutôt dans ce système vieux comme le monde où il y a des charlatans qui exploitent la misère humaine. En promettant la vie éternelle.

Qu'est-ce que cela nous apprend sur l'être humain?

Une évidence: que la condition humaine est dramatique puisqu'on va mourir! Et que les hommes ont toujours cherché à s'en sortir d'une façon ou d'une autre. En faisant des enfants, par exemple, pour ne pas mourir complètement... en écrivant un livre, en faisant différentes choses... Avec le clonage reproductif, les gens s'imaginent qu'ils vont survivre en fabriquant leur double. Il n'y a rien là de très nouveau. Au fond, la condition humaine ne semble pas être à la hauteur des espoirs de l'homme.

Certains disent que l'on s'habituera au clonage comme on s'est habitué aux bébés éprouvettes. Qu'en est-il, selon vous, qui avez réussi il y a vingt ans un des grands exploits en cette matière?

Ah, ils n'ont pas tort, il y a banalisation. Je vous en donne une illustration: un article publié dans Le Monde il y a quelques jours. L'auteur en est Michel Revel, président du Comité de bioéthique de l'Académie des sciences d'Israël et membre du Comité international de bioéthique de l'UNESCO. Ce généticien disait en substance: après tout, il peut y avoir des raisons médicales de cloner. Les autres, c'est-à-dire les raéliens, Antinori, tout ça, sont des monstres, il faut les interdire. Mais, disait-il encore, si ce sont des «médecins sérieux» qui le font avec un contrôle, on peut l'envisager «dans des indications médicales précises que définira l'éthique médicale»... Bref, il reprenait exactement ce que dit Antinori, dont tout le monde se moquait depuis des années! Et en plus avec l'autorité du Comité international de bioéthique de l'UNESCO! C'est incroyable: autrement dit, l'éthique est soluble dans le temps. Elle est soluble aussi dans la casuistique, puisque Revel déclare possible d'avancer des cas de figure où l'on pourrait admettre que, «exceptionnellement», on pourrait recourir au clonage reproductif. Voilà: on met le doigt dans l'engrenage. Et j'insiste: ce sont des opinions qu'un responsable éthique n'aurait pas pu exprimer il y a seulement un an. Donc, il semble que le phénomène Raël, même si c'est du bluff, est en train d'autoriser des vocations nouvelles!

Qu'est-ce qui vous inquiète le plus?

Pour tout vous dire, j'ai beaucoup plus peur de la sélection humaine que du clonage. Je ne crois pas à l'avenir du clonage reproductif. Il aura lieu, mais je vois mal comment on va s'assurer qu'il ne produise pas les pathologies semblables à celles qu'on a vues chez l'animal, ce qui limite énormément la faisabilité de la chose. Puis, on ne pourra pas l'appliquer massivement. Il restera donc nécessairement élitiste, il va concerner des gens particulièrement riches. Une fraction de l'humanité qu'on peut identifier économiquement. Ça m'inquiète beaucoup moins que les technologies qui vont se réclamer de la science et qui vont être sollicitées par tout le monde, à partir de désirs courants et communs, comme celui d'avoir un enfant normal, voire un enfant de meilleure «qualité» que le voisin, ce qui est une obsession de tous les temps et de toutes les cultures.

Ce trait éternel nous mène aujourd'hui tout droit vers la post-humanité.

Oui, et l'eugénisme qu'on prépare s'annonce doux et démocratique. C'est beaucoup plus redoutable que les eugénismes qu'on a connus, qui étaient violents et organisés par des États. Parce que cela procédera de la volonté individuelle, il n'y aura plus aucune façon de s'y opposer. Dès que les techniques eugéniques seront demandées, elles seront offertes. Et les prix vont rapidement baisser, bien évidemment. Les demandes correspondront à un tas de fantasmes légitimes de la part des parents. Comme avoir un enfant qui a toutes les chances d'être heureux... ce qui du reste est un fantasme plus légitime que d'en avoir un identique à soi-même.

Je me souviens que, dans notre interview d'il y a un an, vous aviez une position qui refusait le catastrophisme. Vous aviez dit: «Dans le passé, des accidents spectaculaires, des erreurs nous ont poussés à faire des pas de côté.» Vous croyez toujours à la vertu des accidents?

Il m'arrive de souhaiter qu'on ait assez vite une catastrophe biogénétique. D'abord parce qu'elle serait d'ampleur plus faible si elle apparaissait plus tôt. Et ensuite parce que ce serait un signal, comme on en a eu avec le nucléaire. Hiroshima a toujours des conséquences philosophiques et pratiques. Donc, on peut se demander s'il ne faut pas un Hiroshima ou un Tchernobyl génétique assez rapidement, pour nous secouer un peu plus que les «miracles raéliens», pour que soient mieux illustrés les risques terribles qu'on est en train de prendre.

Croyez-vous que le monde imaginé par vous dans Ève ou la répétition soit en train de se réaliser?

Je crois effectivement que mon roman devient réalité, insensiblement. Dans Ève ou la répétition, j'avais voulu insister sur la fascination qu'exercent ces techniques en évitant toute description scientifique et en laissant place à la magie. J'avais surtout voulu évoquer le sort du clone (celui dont on ne parle pas) et montrer l'enchaînement des propositions (vite assimilables à des obligations morales) vers la sélection médicale de l'humanité.



Jacques Testart a fait paraître un article sur la bioéthique dans un important numéro hors série de la revue Res Publica, octobre 2002, PUF, 80 pages.

À noter, de Jacques Testart, le roman Ève ou la répétition, Odile Jacob, 1999, et Le Bazar du vivant, Le Seuil, 2000.