Penser le citoyen, penser la liberté
Rousseau rappelle souvent qu'on ne peut juger des choses par le fait, mais seulement par le droit. Ainsi il nous dicte de ne pas succomber à la fatalité. Attentif aux maux dont souffre la société de son temps, il les combat, non à la manière d'un Voltaire, en s'attaquant aux diverses manifestations de l'injustice, mais en adoptant une attitude plus systématique. Il remonte à une cause générale de l'injustice. Cette cause, c'est l'inégalité, dans la mesure où elle prive les hommes de leur liberté: «L'homme est né libre et partout il est dans les fers.»
C'est donc comme penseur de la liberté que Rousseau demeure un auteur décisif. Mais de quelle liberté s'agit-il? On ne peut s'arrêter à l'analyse de l'homme à l'état de nature, un être solitaire et bon, capable de satisfaire tous ses besoins puisqu'ils sont strictement délimités par la nature elle-même. Rousseau n'est pas nostalgique, car il est impossible de retrouver cette harmonie originelle de l'homme avec la nature. Si cette hypothèse a pour fonction de nous alerter sur tous les risques d'aliénation, vivre en société ne relève pas du choix. La seule liberté dont dispose cet animal dénaturé qu'est l'homme est celle du citoyen, donc d'une liberté encadrée par la loi. L'État apparaît alors comme un artifice susceptible d'instaurer une forme plus haute de liberté, désormais pensée à l'intérieur d'une communauté politique. Rendre compatibles la loi et la liberté, telle est la fonction du concept de volonté générale.Toutefois, tout cela n'est-il pas utopique? L'unanimité a cédé la place au régime des partis, il n'est de démocratie possible que dans un régime représentatif. Faut-il désespérer d'une pensée du politique toujours trop éloignée de la situation réelle?
Rousseau nous enseigne une force d'indignation devant l'éternelle contradiction entre les États réels et la sagesse de l'homme libre, entre la loi positive et la loi du coeur. En ce sens, toutes ses oeuvres disposent d'une portée critique. Voilà pourquoi il faut juger les choses non par ce qu'elles sont, mais par ce qu'elles devraient être. Il s'agit de se donner les moyens de penser un idéal, non pour ignorer la complexité du réel, mais pour poser les fondements de toute légitimité. Enfin, ce sentiment de révolte peut à son tour être dépassé si on relit le Contrat social à la lumière de l'Émile. Un homme n'est rien en dehors d'une communauté, parce que c'est parmi d'autres hommes et sous les lois de son pays qu'il doit vivre. Ainsi, la théorie ne peut avoir de sens qu'à l'épreuve d'un engagement effectif en tant que citoyen.
Il semble que ce soit cette dimension concrète de la liberté dont témoigne l'oeuvre de Rousseau, liberté qui prend sa source dans l'apprentissage d'une pensée autonome et qui s'accomplit dans l'exercice de la citoyenneté.