Antoine Ouellette - L'art des oiseaux

Descendus des cieux, ils semblent à mi-chemin entre les dieux et les hommes. Doués de la capacité de chanter comme de celle de voler, les oiseaux nous inspirent à la fois admiration et condescendance. Dans un ouvrage intitulé Le Chant des oiseaulx, publié chez Triptyque, le biologiste, musicien et musicologue Antoine Ouellette a étudié leur chant, avant de les reproduire en symphonie.

Arrivé aux oiseaux par la biologie et l'écologie, il y est revenu par la musique. Il présentera d'ailleurs cet été, au Festival de Lanaudière, une pièce symphonique intitulée Joie des grives, dans laquelle il a reproduit, entre autres, le chant des grives qui gravitent autour de son domicile de Montréal, près du boulevard Saint-Michel. Merles d'Amérique, grives fauves, grives des bois, grives solitaires s'y donneront la réplique, par l'entremise des hautbois, des flûtes, des clarinettes, et d'un mélange d'instruments à vent et à cordes, tandis que le pic, lui, sera incarné par les percussions.

Professeur d'histoire de la musique et de chant grégorien, Antoine Ouellette n'est pas le premier à s'être astreint à reproduire sur la portée le chant complexe des oiseaux. Dans l'histoire, on retrouve des interprétations des chants d'oiseaux dans la musique d'Antonio Vivaldi ou de Maurice Ravel. Les quatre premières notes si grandiloquentes et si célèbres de la 5e Symphonie de Beethoven reproduiraient d'ailleurs le chant du bruant zizi, tel qu'entendu dans les parcs de Vienne par le compositeur, de l'aveu même de ce dernier... Mais les biologistes se sont livrés à cette tâche de façon beaucoup plus scientifique.

Dans un livre intitulé Wood Notes Wild Notation of Bird Music, le Bostonnais Simeon Pease Cheney et son fils analysent et transcrivent 42 chants d'oiseaux, sans parler des chants de batraciens, d'insectes, du bruit du vent et même du son des chutes du Niagara! En France, Olivier Messiaen a popularisé le genre, notamment avec son Catalogue d'oiseaux, qui reprend le chant de l'alouette ou celui du rouge-gorge, mais, ici à Montréal, une Montréalaise nommée Louise Murphy avait intégré 30 ans avant lui 12 chants d'oiseaux dans une suite intitulée Sweet Canada, avec le bruant à gorge blanche, celui qu'on appelle communément Frédéric, en vedette dans la pièce titre.

La musique n'est pas qu'humaine

Mais Le Chant des oiseaulx, qui est issu de la thèse de doctorat de l'auteur, est beaucoup plus qu'une simple nomenclature de l'usage du chant des oiseaux en musique occidentale. En fait, Antoine Ouellette s'y livre à une réflexion pour le moins singulière en comparant le chant des oiseaux et celui des hommes. «Le pire préjugé, écrit-il, serait de poser à l'avance que la musique est, par définition, une affaire humaine.» Les oiseaux comme les humains, note-t-il, ont des chants pour marquer et affirmer leur territoire, des chants pour séduire et pour dire l'amour, pour favoriser l'apprentissage de la «langue» à leur progéniture et pour la rassurer, des chants de travail, d'alerte et de persécution, ainsi que des chants de pure poésie, comme ceux qui saluent l'arrivée du jour.

L'écoute du chant des oiseaux nous en dit beaucoup sur leurs aptitudes et leurs comportements. Ainsi, le chant des oiseaux est largement acquis, et les oiseaux qui sont élevés sans leurs parents ont un chant bizarre et confus. En plus, certaines espèces, qui pourraient aussi être les plus intelligentes, copient avec beaucoup de justesse le chant des autres. Le geai bleu peut imiter le rapace pour effrayer d'éventuels compétiteurs. Le moqueur-chat peut imiter autant le miaulement du chat que la sonnerie du téléphone, et le moqueur polyglotte était désigné par les Amérindiens comme «l'oiseau parlant 400 langues». Le banal étourneau emprunte lui aussi différents chants et cris, et son propre chant se modifie au fur et à mesure qu'il vieillit, de sorte qu'on peut déterminer l'âge de l'étourneau uniquement par son chant.

Au sujet des étourneaux, Ouellette rapporte une étude menée par l'Université de Californie et publiée dans la revue Nature. «En se servant de chants d'oiseaux enregistrés et modifiés, les chercheurs ont enseigné des bases de la syntaxe du langage humain à des étourneaux sansonnets. En un seul mois d'apprentissage, le taux de succès des étourneaux se situait à 90 %. Les oiseaux détectaient efficacement la présence de formes grammaticales, chose que les linguistes considéraient jusqu'alors comme propre à l'homme.»

Des dialectes chez les oiseaux

Comme les humains, les oiseaux ont des capacités de chant qui varient selon les individus. Mais, plus étonnant encore, les groupes d'oiseaux développent de véritables dialectes, selon la région où ils vivent. «Les bruants montréalais utilisent des expressions complètement différentes de celles qu'utilisent les bruants de Québec ou même de Saint-Jean-sur-Richelieu. La structure complexe du chant permet à un individu d'identifier chacun de ses voisins, de reconnaître un étranger et aussi d'adapter sa réaction en fonction de l'intrus», écrivait Jean-François Noulin en 2004, dans la revue Québec Oiseaux.

Antoine Ouellette va cependant plus loin et pose des questions pour le moins inusitées. Prenant appui sur les chants «libres» des oiseaux, qui s'expriment par exemple à l'aurore, il se demande: «L'art est-il vraiment propre à l'homme?»

«Si les chants d'oiseaux sont d'abord fonctionnels, plusieurs oiseaux en viennent à émettre des chants qui dépassent l'utilitaire au point de devenir libres: pour certains chercheurs, ces chants libres tiennent de l'art, d'autant plus qu'ils sont presque systématiquement des chants fort élaborés. L'oiseau qui fait un chant libre ne le destine à aucun de ses congénères, il n'y a dans cette dépense "futile" d'énergie aucune logique purement biologique», écrit-il.

Cette partie de la réflexion de Ouellette est essentiellement contenue dans le dernier chapitre de son livre, qui n'était par ailleurs pas partie intégrante de son doctorat. Elle ouvre la discussion sur un thème qui est tout à fait d'actualité chez les scientifiques, celui de l'intelligence, voire de la culture des animaux.

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Le chant des oiseaux

Antoine Ouellette

Triptyque

Montréal, 2008, 280 pages