Roman québécois - Un despote nommé Fidel

Olimpia de La Havane. Le titre laisse croire qu'il s'agit des péripéties de quelque jolie héroïne évoluant dans la capitale cubaine. Une chanteuse, une actrice, une paysanne qui immigre en ville, peut-être, ou alors une femme d'influence. Or Olimpia Morales n'est rien de tout cela. Elle n'est qu'une bourgeoise dont le mari passera au crible de la purge révolutionnaire cubaine qui entourera la redoutée chute du mur de Berlin. Elle n'est qu'un des multiples personnages d'un livre qui peint un épisode de l'histoire cubaine en adoptant à la fois le point de vue des dirigeants et celui du peuple. Olimpia est le seul personnage, en fait, qui survivra à l'hécatombe sans quitter l'île communiste.

Après avoir abordé la culture inuite dans le cadre de son premier roman, Mais qui donc va consoler Mingo?, qui a remporté deux prix littéraires (celui de l'Astrolabe en France et celui de l'Académie des lettres du Québec), Paul Bussières s'intéresse cette fois au pays d'origine de son épouse, Cuba. L'histoire se déroule en 1989, alors que le rideau de fer, en Europe, s'apprête à être définitivement levé. Le peuple espère, l'État craint. C'est pourquoi il se livre à une purge sans précédent, qui se poursuit jusqu'au sein de son élite militaire. Les têtes de certains généraux choisis tombent au milieu de procès trafiqués, chacun épie son voisin et se méfie des micros qui peuvent se trouver n'importe où, on traque les homosexuels, on resserre la censure, on fait discrètement sortir du pays les dissidents ainsi que les individus atteints du sida (quand ils ne sont pas emprisonnés), les seconds étant jugés aussi dangereux que les premiers.


La force de l'écriture de Bussières réside indéniablement dans les dialogues. Ceux-ci sont réalistes et chaque personnage possède ses expressions caractéristiques, ainsi que sa propre façon de parler. Le meilleur exemple en est le militaire Mazorra. Homme simple, imaginatif et bon vivant, la langue dans laquelle il s'exprime — et celle qu'utilise le narrateur omniscient lorsqu'il suit le fil de ses pensées — est colorée, franche, elle regorge d'images qui ne manquent pas de faire sourire le lecteur: «Mazorra se mordillait les lèvres, et ne savait pas lequel des trois regards affronter: [...] celui de Cardoso [...] devait être rouge comme de la braise de forge; quant à celui de Rodriguez, il était plus amer encore qu'une marmelade de groseilles des Balkans.»


Reste tout de même que le principal intérêt du roman est ce portrait tracé par l'auteur, d'une part, d'une autocratie qui entend demeurer en place malgré l'effondrement des principaux régimes communistes du monde et, d'autre part, d'un peuple qui espère qu'il en sera autrement. Car, embargo oblige, tout est rationné: les citoyens n'ont pratiquement plus accès à la viande, les bistrots n'ont même plus la possibilité d'offrir un verre d'eau à leurs clients, pendant que les militaires se régalent pour leur part de café. Les civils perçoivent le régime castriste comme une source intarissable d'injustices, alors que ses représentants y voient une façon d'assurer à tous les mêmes chances. Peuvent-ils véritablement croire en ce discours officiel? Le lieutenant Cardoso dira, le plus sincèrement du monde, lorsqu'il raconte comment, issu d'une famille pauvre, il a été privé d'éducation: «Tu me prends parfois pour un abruti, Mazorra, mais laisse-moi te dire que la Révolution n'aurait jamais fait subir une telle humiliation à un enfant. Regarde mon fils; il lui doit son instruction. Elle l'a même envoyé en Union soviétique pour en faire un ingénieur et un pilote. Alors, moi, je ne laisserai jamais tomber la Révolution, et je ne laisserai pas un seul salaud la trahir.» Pourtant, un peu plus loin, le narrateur verra l'ombre du hiérarchisme social se profiler dans l'âme du militaire: «Il enrageait à l'idée que la Révolution puisse procurer ses faveurs à un subalterne.» Croyons-nous jamais à autre chose qu'à ce qui nous avantage?


Les personnages créés par Paul Bussières sont humains et nuancés. L'atmosphère qui règne dans son récit est réaliste. Elle est sombre sans être terrifiante ou désespérée. Olimpia de La Havane est sans conteste un livre fort intéressant.