Littérature étrangère - Nouvelles d'exil et sables mouvants

David Albahari, écrivain serbe installé en Alberta depuis 1994, est passé maître dans le brouillage des repères — identitaires, physiques, géographiques. Dans Hitler à Chicago, recueil d'une quinzaine de «nouvelles canadiennes» qu'il nous offre aujourd'hui, ce sentiment d'incertitude semble être la norme.

Ce septième titre, traduit en français par David Albahari, nous offre une série de narrateurs légèrement névrosés qui pourraient assez bien caractériser, il est vrai, la plupart des oeuvres de l'écrivain serbe. Celles qui du moins s'inscrivent sous le thème de l'exil — comme c'est ici le cas.

Des cauchemars récurrents, beaucoup de doutes, de la solitude à la puissance 10, un sentiment de décalage impossible à chasser, une lente et irrémédiable dissolution de l'âme dans une ville posée, entre plaines et montagnes, exactement «sur le fil de l'indifférence»: David Albahari a un faible, c'est l'évidence, pour les sables mouvants.

Ainsi, dès les premières lignes, un homme rêve à Lolita, le personnage de Nabokov, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette: «Comme je prononçais son nom dans mon sommeil, ma langue s'est docilement levée et abaissée en trois sauts magiques... » Et pas seulement sa langue, prend-il le soin d'ajouter, juste avant de reconnaître, au fond, sa parfaite incertitude à propos de cette nuit de sommeil agitée.

Dans Hitler à Chicago, le narrateur nous raconte une conversation avec une vieille femme qui lui raconte qu'elle a un jour passé toute une nuit à... discuter avec l'écrivain Isaac Bashevis Singer et à inspirer l'une de ses histoires.

Dans L'Autre Langue, Zoran, immigrant serbe devenu obsédé par une femme qui lui enseigne au centre d'aide aux nouveaux immigrants qu'il fréquente à Calgary, se dissout lentement. «Que je marche ou reste immobile, que je sois couché ou assis, que mes yeux soient ouverts ou fermés — je me sens toujours ainsi: comme si des parties de moi-même essayaient de fuir un centre qui, de par la nature des choses, devrait les tenir réunies.»

Une approche poétique et sensible de la condition de l'immigrant, qui se permet aussi à l'occasion quelques clins d'oeil appuyés à la réalité des Amérindiens — fantômes désoeuvrés et sans repères. Deux sorts qui,

à certains égards, semblent

se confondre sous la plume très fine d'Albahari.

Collaborateur du Devoir

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HITLER À CHICAGO

Nouvelles canadiennes

David Albahari

Traduit du serbe par Gojko Lukiç

Les Allusifs

Montréal, 2008, 212 pages