Arts visuels - Le presque rien

Ne boudez pas le plaisir de croiser la dernière oeuvre de Karilee Fuglem chez Pierre-François Ouellet Art contemporain. Pour sa deuxième apparition en galerie depuis quelques mois, la précédente à La Centrale, Fuglem renoue avec ce qui a fait sa marque, soit de transfigurer le banal, pour reprendre (trop rapidement, bien évidemment), le titre d'un ouvrage d'Arthur Danto.

Fuglem ajoute à la panoplie de matériaux pauvres qu'elle a utilisés dans le passé. Après le latex dont elle a tiré parti pour faire un mur entier semblant respirer, des ampoules lumineuses pour couvrir un autre mur de plaies tièdes, séduisantes et repoussantes à la fois, des sacs de plastique pour les transformer en méduses flottant dans les airs, ou encore de la gomme à mâcher, Fuglem a découpé cette fois une multitude de pastilles dans des acétates, qu'elle a fichées au mur à l'aide d'épingles pour former une nuée de lumière papillotante. L'oeuvre s'intitule Secret Visibility.


Le ton est donné. Avec cette exposition, Fuglem revient intelligemment, de façon sensible, à une esthétique du presque rien. Entre visibilité et invisibilité — oui, oui, je sais, les discours sur l'art contemporain raffolent de ces listes de couples antagonistes, du genre «entre le lisse et le rugueux», «entre l'intérieur et l'extérieur», «entre l'ombre et la lumière» —, entre visibilité et invisibilité, donc, fort à propos, ces pastilles sont animées par des ventilateurs et se fondent, au gré de ce mouvement, dans l'obscurité pour ensuite mieux réapparaître.


Sur la fragilité, au profit de sa patiente élaboration, l'installation profite d'une belle cohérence entre le dispositif d'accrochage (elle n'est que ça) et ce dont elle traite. En cela, parmi toutes les oeuvres des dernières années qui ont eu recours à cette technique de l'épinglage (empruntée à la muséologie et à l'art de la collection), celle de Fuglem articule une proposition qui charge le banal de quelque chose qu'on aurait tendance à appeler aura, faute de mieux.


Dans l'espace bureau de la galerie (qu'on peut visiter), Fuglem a accroché une photographie finement trouée, qui montre une étendue de neige sale, où le même phénomène de scintillement sur le mur se répète. Plus intéressante que cette installation, Fuglem a confectionné des dessins aquatiques, élaborés uniquement en déposant patiemment des gouttes d'eau sur le papier. Encore une fois, par un sens aiguisé de la composition, Fuglem parvient à créer des espaces (qui se tordent, se gonflent, etc.) qui jouent sur le fantastique.





Barry Allikas


On s'en voudrait de ne pas vous inviter à regarder d'un bon oeil les nouveaux tableaux de Barry Allikas, chez Sylviane Poirier Art contemporain. L'exposition se termine malheureusement demain, mais le détour en vaut la peine. Allikas, depuis des années, produit une peinture exigeante, difficile et d'une rigueur que peu de peintres savent cultiver.


En abstraction géométrique, Allikas couvre ses surfaces d'un réseau dense de plages qui se répandent selon le motif de la grille. La série précédente d'Allikas, uniquement présentée à Toronto chez Pari Nadimi il y a deux ans, faisait s'imbriquer des carrés de couleurs suscitant du mouvement dans une surface relativement statique. Dans la nouvelle série, Timelines /Singularities, Allikas continue dans la veine hard-edge et minimaliste, alors qu'il développe l'horizontalité des toiles, mise en tension avec la verticalité, tension qui se manifeste par les bandes de couleurs superposées de bas en haut, alors qu'elles traversent la surface latéralement. Aussi, cette verticalité est jouée par des couleurs étincelantes qu'Allikas fait cohabiter avec d'autres, plus ternes, pour animer la surface que le peintre traite avec une texture intensément régulière. Fascinant. Chez Sylviane Poirier Art contemporain, 372, rue Ste-Catherine O., local 234.