Littérature québécoise - La conquête du style

Le public québécois n'a pas oublié les pièces Un reel ben beau ben triste et Un oiseau vivant dans la gueule pour lesquelles Jeanne-Mance Delisle avait remporté le prix littéraire Abitibi-Témiscamingue et celui du Gouverneur général. Depuis quelques années, l'auteure originaire de l'Abitibi privilégie les voies du roman et de la nouvelle pour livrer au monde une troublante empreinte de cette région du nord, berceau aurifère d'une nature ardente.

Paru récemment aux Éditions de la Pleine Lune, Et l'or tomba dans le quartz du nord recueille deux longues nouvelles (une cinquantaine de pages chacune) d'une qualité soutenue. Se déployant dans un même champ lexical, celui de la quête de l'or dans des contrées arides, El camino tan triste et Le Rêve d'un géant proposent cependant deux incursions bien distinctes dans un univers qui ne trouve son juste reflet que dans la diversité.


Car cet espace exploré par Delisle transcende les limites des exploitations minières abitibiennes, longuement racontées par ses collègues et dont des milliers de pages gisent désormais dans le giron d'une littérature, il faut bien le dire, trop souvent rendue désuète. Plutôt que de situer l'action des nouvelles sur un amoncellement de sable ou dans quelques grottes exploitées par des entreprises commerciales, Delisle extrait la quête de son contexte habituel, entreprenant avec le lecteur un périple qui le mènera aux quatre coins de l'Amérique.


Que ce soit chez Claude, le gringo exilé en Équateur, à la recherche d'un eldorado dont les poussières de bitume et d'indigence remplaceront rapidement celles d'un or rêvé mais introuvable dans El camino tan triste, ou chez le père Paradis, géant révolté du Rêve... et fervent socialiste avant l'heure (fin du XIXe siècle), la même énergie foudroyante, le même sens de la démesure et les mêmes réflexions — aussi douloureuses qu'exaltantes — à propos de la fidélité et de la loyauté, qualités corruptibles qui s'érodent facilement devant l'appât du gain, se donnent à lire.


Chez Delisle, l'ampleur narrative prend tout son sens au contact d'une expressivité claire, limpide, qui n'a d'égale que le pouvoir d'évocation d'un style farouchement ancré dans une prose lyrique; celle-ci, mise au service d'une conception à la fois onirique et naturaliste des richesse terrestres (mondes minéral, végétal et aquatique), n'est pas sans rappeler celle de Gabrielle Roy dans La Montagne secrète et La Rivière sans repos. Comme sa précurseure, l'auteure d'Et l'or tomba dans le quartz du nord sait mettre une maîtrise humble mais fertile de la langue au profit de la sauvegarde inconditionnelle d'une humanité qui se définirait par son lien ontologique à la terre et à ses éléments fondamentaux, qu'ils soient ou non des symboles de fortune matérielle.