Roman québécois - Famille, suite et fin

Admettons qu'il se trouverait une fois, en quelque lieu de l'époque actuelle, un jeune homme bien sous tous rapports, Québécois de naissance, à qui les misères du commun des mortels ont été épargnées. Il n'a pas de soucis d'argent puisque son grand-père, avec qui il vit à Nassau, est un banquier prospère qui lui offre de faire des études dans une université étasunienne. Simon Godin est donc un garçon apparemment choyé, qui va pouvoir affronter la vie avec ce mélange d'assurance, de désinvolture et de cynisme des vainqueurs d'aujourd'hui.

Comment Serge Lamothe a-t-il pu faire en sorte que ce personnage, qui n'a rien d'un souffreteux, d'un mal-aimé, qui ne vit que dans l'instant présent, ait envie de se lancer dans une quête de ses origines? Il fallait bien y mettre quelques astuces de romancier. Le personnage paraît d'abord bardé d'indifférence: au début du roman, il rentre du Québec où il a témoigné au procès d'un certain Mathieu Arbour qui aurait tué, parmi d'autres, ses père et mère. Simon, pourtant, n'en semble pas affecté.


Il s'inquiète davantage de la disparition de son grand-père, sorti en mer par temps d'ouragan, cet homme qu'il appelle affectueusement «Daddy».


Simon serait donc un orphelin qui s'accommode bien de sa situation. Il serait de ces enfants qu'ont eus sans y réfléchir les baby-boomers dans les folles années soixante du siècle dernier, occupés de dérives diverses. Serge Lamothe, qui est né en 1963, aurait été lui-même un de ces enfants, selon ce qu'il nous confiait dans une entrevue en 1998 lors de la sortie de La Longue Portée, son premier roman qui amorçait une trilogie que clôt L'Ange au berceau. Lamothe n'a pas entrepris de faire le procès de ces parents inconséquents, mais plutôt de creuser, par l'écriture, ce manque générationnel. On se souviendra que le père de Simon, Charles Godin, écrivait une longue lettre à son fils dans La Longue Portée. C'était un adieu, un bilan de sa vie où il offrait à retardement à son fils des repères où il était bien difficile de distinguer le vrai du faux. Il fallait au fils — et aux lecteurs — faire dans tout cela la part de l'affabulation. Les éclaircissements du père avaient de quoi laisser le fils pantois: Simon Godin se retrouvait avec trois hommes qui revendiquaient sa paternité.


Mais on a beau sauter une génération et vouloir prendre appui sur les grands-parents, ce ne sont pas des repères plus sûrs qu'on l'aurait souhaité. Ce que découvre Simon — et qu'il invente pour une bonne part, en fier rêveur qu'il est —, c'est que la lignée d'hommes dont il est le descendant est peut-être inconnaissable. Merveilleuse, décevante, elle lui constitue un passé, un roman des origines qui parcourt une partie de la planète, de Saint-Denis-sur-Richelieu à Istanbul en passant par Paris et New York. Un passé dont il retrace le tracé comme il en explore l'imaginaire. Car on sera transporté très loin, à l'occasion, dans ce roman: dans le Moyen Âge, où l'occultisme florissait, au XVIIIe siècle à propos du célèbre comte de Saint-Germain, et dans le coeur obscur de la psychanalyse puisqu'un des personnages du roman de Lamothe est Otto Rank lui-même, ce gardien peu fiable de l'orthodoxie freudienne.


On pourra lire dans ce roman, à la guise de chacun, un thriller — de calibre moyen —, une quête des origines inusitée, ou encore une très belle entreprise, par monts et par vaux, de reconnaissance de soi qui ne dédaigne pas de se moquer d'elle-même.


Serge Lamothe ne s'en est jamais caché, bien au contraire: il se réclame de la génération et de la famille d'esprit de Gaétan Soucy et de Pierre Yergeau. De ces écrivains qui font feu de tout bois, tous amoureux — parfois irrespectueux — de cette langue qui est leur et qui est un matériau inépuisable.


Il y a du jeu dans ce roman, des pistes exactes dans leurs détails — on pourra, si on en a envie, vérifier la justesse de ce qui est dit sur l'occultisme — et surtout une énigme, explorée mais jamais résolue: qui suis-je? Et d'abord, d'où viens-je? Là-dessus, Lamothe nous entraîne dans une quête fantasmatique, historique, culturelle, dans des pérégrinations découpées en parties dont les sous-titres sont empruntés à la musique populaire — «Pink Floyd», «White Christmas», «Yellow Submarine» — qui forment un curieux contrepoint à ceux du premier roman de Lamothe, où on faisait davantage allusion à la vie du Christ — «L'annonce faite à Mathieu», «Le reniement de Simon», etc.


Les références explicites, les allusions furtives à des écrivains, voire la convocation de personnages attestés — comme celui d'Otto Rank, ce psychanalyste délinquant qui fut pourtant chargé pendant quelque temps d'assurer la pureté de la doctrine freudienne — sont chargées de sens et de dérision. Ainsi va le roman de Serge Lamothe, parsemé de pistes significatives ou de culs-de-sac, qui disent non pas que tout s'équivaut, mais qui dessinent plutôt un paysage mental hétéroclite, né deux livres plus tôt d'une confusion originelle dont on devinait qu'il serait ardu de la démêler.


On retiendra de ce livre la façon très particulière qu'il a d'aborder la question des origines: par toutes sortes de biais, une accumulation de points de vue, de tâtonnements au cours desquels les réponses se dérobent. Et cette confrontation, folle mais réjouissante, d'époques, de mentalités, de savoirs: l'occultisme pratiqué au Moyen Âge et la contrebande d'aujourd'hui.


Cela forme un mélange étonnant — détonnant — qui clôt avec brio une trilogie qui devait s'achever. Car il y a encore ceci, dans ce roman, mais qui court dans les deux livres précédents de Serge Lamothe — La Longue Portée et La Tierce Personne —: cette constance ternaire, reprise sous tous les angles, et qui laisse soupçonner que gisent là, dans ce chiffre, toutes les inconnues imaginables: des triangles amoureux aux triades familiales ou professionnelles.


L'Ange au berceau est un livre, ou un bateau, ou encore un jeu de mots, au choix. C'est une saga maganée où on n'en a, à vrai dire, que pour les hommes — aïeuls, pères, frères, amis ou complices —, où les femmes ne servent que de faire-valoir, pleine de trous et de manques, superbement comblés par des ouï-dire ou des rêves.