L'aire des idées - L'Europe doit être plus qu'une zone monétaire

Philippe Herzog est politologue et député européen. Ancien membre du Parti communiste français, il a contribué dans les années 70 à la mise sur pied du fameux «programme commun de la gauche». Il dirige Confrontations, une association qui réfléchit à l'évolution de la démocratie européenne et qui vient de publier L'Europe après l'Europe, les voies d'une métamorphose (Bruxelles, De Boeck université, 325 pages), un plaidoyer pour une Europe fédérale. Entretien avec un fédéraliste? Le mot nécessite quelques précisions.

Le Devoir: L'euro est là. Mais que faire maintenant, en Europe?


Philippe Herzog: Tout ou presque! À commencer par définir le rôle qu'elle veut jouer dans le monde. Elle dispose maintenant d'une monnaie appelée à avoir une vocation internationale. Mais elle doit devenir un acteur dans ce monde au-delà de la puissance commerciale.


Le deuxième défi, c'est le renouvellement de notre modèle social et économique. Il y a en Europe une diversité de réactions face à la vague de la mondialisation. Les Européens vont devoir essayer d'accorder leurs vues.


Ces deux défis, nous devons les traiter tout en nous élargissant, en accueillant d'autres membres dans l'Union. C'est en fait beaucoup plus qu'un élargissement. Puisque les pays d'Europe centrale et orientale ont été séparés de l'Occident depuis plusieurs siècles. Et pas seulement par le communisme. En clair, le défi, c'est l'unification de l'Europe.


Mais les institutions européennes sont dépassées. Elles ont été fondées lorsqu'il n'y avait que six acteurs. Or, plus il y a de monde, plus il est compliqué de prendre des décisions. Il faut penser à bâtir une fédération.


Le Devoir: Vous êtes donc un fédéraliste.


P. H.: Attention. Je sais que le mot est chargé ici, au Québec! Évidemment, l'on ne peut transposer chez nous la situation canadienne et québécoise. D'une part, vous êtes un pays jeune. Chez vous, la fédération est le fruit, au départ, d'un certain accord entre deux nations. Bien sûr, elle repose sur des bases contestables et vous cherchez à la refonder depuis un moment. Chez nous, c'est assez différent: il s'agit de créer une fédération avec des peuples qui ont des ancrages nationaux très typés, des pays très anciens où l'État-nation est très ancien. Il s'agit donc de nous accorder sur un minimum de choses pour exister ensemble face à la mondialisation. Chez nous aussi il y a des souverainistes et des fédéralistes! Mais ça n'a pas du tout le même sens.


Le Devoir: En effet, ici, plusieurs souverainistes sont en faveur d'un modèle européen pour le Canada alors que chez vous ils sont contre l'Europe.


P. H.: Voilà. Les souverainistes, ici, ne me paraissent pas fermés. Le mot souverainiste n'est peut-être pas le bon, d'ailleurs, car plusieurs de ceux qui veulent la souveraineté du Québec semblent accepter l'idée d'une fédération canadienne. Ils pensent seulement qu'elle est mal fondée et cherchent à en redéfinir les bases. Les Européens, eux, ont fabriqué un marché. Mais sur un marché, s'il n'y a pas d'ententes politiques, la compétition fiscale, sociale et réglementaire risque de se déchaîner. Il nous faut maintenant un accord politique. Là où les souverainistes québécois et les fédéralistes européens se rejoignent, c'est sur la volonté de bien bâtir une union.


Bien sûr, l'idée des États-Unis d'Europe, selon le mot de Victor Hugo, est encore prématurée. Il ne s'agit pas d'emblée de fabriquer un pouvoir fédéral auquel on va confier des compétences supranationales; je pense qu'il faut un contrat! D'ailleurs, l'expérience Québec-Canada donne à réfléchir. Vous, au Québec, souhaitez un contrat qui respecte mieux vos capacités de développement propres.


Le Devoir: Mais en Europe, vous avez déjà plusieurs contrats: Rome, Maastricht, Nice, etc.


P. H.: Ce ne sont que des pactes de marché. Tout ça ne fait pas une solidarité très forte. On s'accorde pour faire un marché, mais on ne s'accorde pas sur la fiscalité, sur les finances publiques, sur la politique extérieure, sur l'immigration, etc. Dès qu'on arrive à des questions de sociétés, à des politiques communes, on est bloqués. C'est pour ça qu'il faut, selon moi, bâtir une fédération.


Le traité de Maastricht a recueilli une très petite majorité de votes il y a dix ans. Croyez-vous que les Français adhèrent en plus grand ou en moins grand nombre à l'Union européenne aujourd'hui?


Il y a une bonne majorité de Français qui est en faveur de l'Europe, je crois. Mais en même temps, elle ne se sent pas toujours à l'aise. La cause: l'État républicain, qui n'a pas bien fait sa pédagogie. Lorsque les choses vont mal chez nous, les ministres disent souvent que c'est la faute de Bruxelles. On accrédite l'idée, par exemple, que la concurrence européenne nuit à nos services publics, met en danger la protection sociale. Comment les citoyens peuvent-ils réagir à cela? Ou bien ils se disent: l'État est impuissant, accepte sans réagir les contraintes de la mondialisation et de l'Europe. Ou alors ils en viennent à croire que l'État est hypocrite parce qu'il accepte la libéralisation tout en prétendant les protéger! Cela ne les conduit pas au rejet de l'Europe, sauf chez les partisans de Le Pen, et aussi chez ceux de l'extrême gauche. Ces derniers ne proposent pas de «sortir de l'Europe», mais ils pourfendent constamment «l'Europe du capital», du «marché», ce qui revient au même.


Le Devoir: Mais vous, vous avez été communiste.


P. H.: Oui. Et l'une des raisons de mon départ du Parti communiste français, il y a six ans, c'était justement l'Europe. Je me disais qu'il ne s'agit pas d'être «pour ou contre l'Europe», mais plutôt d'avoir une stratégie d'implication. Je ne veux pas transposer ici la question du Québec, mais je crois qu'il faut marcher sur deux pieds: on doit chercher à se développer chez soi; et en même temps, à faire bouger la dynamique de l'union. Moi, j'ai toujours pensé qu'il fallait participer à la construction de l'Europe en proposant des contrepoids par rapport au marché.


Il faut se souvenir aussi que les fédéralistes du début, au Congrès de La Haye, en 1948, proposaient de faire trois choses en même temps: un projet culturel, une Europe politique, et une union économique fondée sur le marché commun. On a eu droit au marché commun, mais pas à l'Europe politique. Quant au projet culturel, personne n'en parle. Ce qui est illogique. Une communauté suppose une certaine identité culturelle. Moi, je crois que les Européens ont beaucoup en commun. Mais chacun préfère ne pas en parler. Or, si l'on veut exister dans le monde, il faut partager une certaine identité.





L'EUROPE APRéS L'EUROPE


Les voies d'une métamorphose


Philippe Herzog


De Boeck université


Bruxelles, 2002, 325 pages





Éloge de la science-fiction par Houellebecq


Le numéro de la Nouvelle revue française d'avril 2002 (n° 561) propose un dossier fort intéressant sur «L'avenir de la fiction». Y participent, entre autres, Maurice G. Dantec, Annie Le Brun, Michel Le Bris et Michel Houellebecq. Ce dernier, dans un texte tranchant intitulé «Sortir du XXe siècle», affirme: «Compte tenu de l'extraordinaire, de la honteuse médiocrité des "sciences humaines" au XXe siècle, compte tenu aussi des progrès accomplis par les sciences exactes et la technologie, on peut s'attendre à ce que la littérature la plus brillante, la plus inventive du siècle soit la littérature de science-fiction.»